Par Marie Billon 04 décembre 2010
INTERVIEW. Poses crypto-gay, nus homo-érotiques…
Le corps de l’homme abonde dans l’art pictural depuis la Renaissance, et entretient une certaine ambiguïté.
Jusqu’où peut-on y voir de réels sous-entendus homosexuels ?
Un historien de l’art fait le point.

Les beaux corps d’hommes sont légions dans la peinture depuis la Renaissance.
Mais si beaucoup de ceux qui les ont peint étaient homos, il ne faut pas toujours interpréter leurs œuvres à l’aune de leur orientation sexuelle.
Thomas Schlesser, historien de l’art, retrace pour TÊTU l’histoire de l’homosexualité masculine dans l’art pictural (après s’être prêté au même exercice, côté filles. Lire son interview pour TÊTUE)
TÊTU : L’homosexualité masculine est-elle un thème ancien dans la peinture ?

Thomas Schlesser : Non, car l’homosexualité masculine était vue comme un péché, et on ne montre pas ce qu’on dénonce.
Elle n’était donc jamais représentée comme telle, sauf dans les illustrations de Sodome et Gomorrhe.
Mais c’était bien sûr pour dénoncer les perversions.
En revanche, l’homosexualité masculine a parfois été suggérée.
Comme dans Le pêcheur à l’épervier (1868) de Frédéric Bazil (ci-contre), ou La baignade (1885) de Thomas Eakins (ci-dessus).
Mais ces tableaux sont sujets à interprétation : est-ce notre grille de lecture contemporaine qui y voit des scènes gays, ou l’artiste a-t-il vraiment eu cette intention ?
Plus tard, au XXème siècle, il y a des photographes comme Robert Mapplethorpe (1946-1989, photo en noir et blanc ci-dessous) qui ont très clairement illustré l’homosexualité.
De nos jours, on a profusion de représentations.
Mais je les trouve souvent fades.
Pourtant, on a l’impression que l’homosexualité est associée à l’art, et tout particulièrement à la peinture, depuis des siècles !
Car beaucoup d’artistes étaient homosexuels.
De Vinci, Michel-Ange, Caravage, Botticelli et bien d’autres étaient homosexuels. Et on peut éventuellement lire une représentation de leur identité sexuelle dans leurs tableaux.
Michel-Ange, par exemple, prenait son protégé, Tommaso Cavalieri, comme modèle.
Dans la Rome du XVIème siècle, il y avait même un peintre réputé qu’on appelait Il Sodoma, le sodomite.
Il a notamment peint un Saint-Sébastien très célèbre (en bas de page). Et on sait à quel point les nombreuses représentations du martyr sont sujettes à interprétation.
Son déhanchement est très gracieux voire féminin, et les flèches qui lui transpercent le corps peuvent être vues comme une allégorie de la pénétration sexuelle.
Ce n’est pas pour rien que Saint-Sébastien est le patron officieux des homosexuels.
Dans un autre registre, au XXème siècle, j’interprète l’ œuvre de Francis Bacon, avec ces chaires torturées et retournées, comme un témoignage de souffrance face à son identité sexuelle.
Pour l’homosexualité en peinture, tout est donc question d’interprétation ?

Presque toujours oui, sauf dans l’art contemporain.
Mais il ne faut pas oublier que le corps de l’homme a toujours représenté quelque chose de positif - contrairement au corps de la femme qui représentait le péché.
Les corps d’hommes nus à la musculature saillante qui traversent toute l’histoire de la peinture ne sont pas l’expression du fantasme des peintres.
Ils illustrent l’idéal platonicien du beau corps et de la belle âme mais sans consommation sexuelle.
Toutes les œuvres de la Renaissance, y compris celles des artistes homosexuels, peuvent être vues sous cette grille de lecture.
Beaucoup de peintres ont malgré tout été condamnés pour leur orientation sexuelle ?

Oui, mais on partait du principe que l’atelier était un lieu de débauche, homosexuelle ou hétérosexuelle.
En Italie, à la Renaissance, la société était tellement criminelle qu’on laissait souvent faire.
Il Sodoma, au XVIème siècle, a été l’objet d’innombrables poursuites mais a pu faire une carrière très honorable.
Ce qui n’empêche pas que beaucoup de peintres ont été censurés, voire condamnés pour leur homosexualité : de Vinci, Botticelli, Le Caravage, Michel-Ange et d’autres encore.
Jean Duquesnoy (1602-1654), lui, a même été exécuté.
Les persécutions plus ou moins grandes, se sont poursuivies jusqu’au XXème siècle.
Mapplethorpe, par exemple, a été censuré. Malgré tout, je crois que la représentation de l’homosexualité masculine, en perdant son côté subversif, a perdu de sa force.
C’est pour ça qu’avec Pierre et Gilles, on est dans le joli.
Aujourd’hui, 99,99% de ceux qui gravitent dans le monde de l’art ne voient pas l’homosexualité comme un problème.
On n’est donc plus dans la revendication sociale et politique, mais uniquement esthétique.
Thomas Schlesser est notamment l’auteur de Une histoire indiscrète du Nu féminin : Cinq siècles de beauté, de fantasmes et d’œuvres interdites, (Editions des Beaux-arts, mai 2010) et Cent énigmes de la peinture Volume 2 - La Beauté, (Editions des Beaux-arts, octobre 2010).

