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« Empêcher que les homosexuels africains restent dans l’ombre »

Têtu par Habibou Bangré 24 octobre 2010

INTERVIEW.
L’Ougandais Usaam Mukwaya vient de créer l’Agloah, un réseau d’information sur les actes homophobes perpétrés en Afrique. Une façon de continuer le combat depuis l’exil.

Usaam a tenu parole.
Ce jeune Ougandais avait affirmé à TÊTU que même depuis la France, où il vient d’obtenir le droit d’asile, il continuerait à militer pour les droits de ses compatriotes gays et lesbiennes restés au pays (lire son interview).

Au final, Usaam Mukwaya va même plus loin : il a créé le 15 août l’African gay and lesbian organisation against homophobia (Agloah).
En attendant le lancement de son site bilingue français-anglais, le réseau panafricain d’information LGBT est présent sur Facebook.


TÊTU : Pourquoi avoir créé l’Agloah ?

Usaam Mukwaya : Je connais beaucoup d’homosexuels qui ont été arrêtés, torturés, qui ont souffert de bien des façons.
Ces gens finissent par quitter leur pays, comme moi j’ai quitté le mien.
Mais si tout le monde s’en va, il n’y aura plus de militantisme LGBT dans nos pays.
J’ai créé Agloah pour empêcher que le sort des homosexuels restés au pays ne reste pas dans l’ombre.

Quelle mission se fixe Agloah ?

Nous construisons un réseau dans les pays africains pour que les militants nous fournissent des informations sur les arrestations, les actes homophobes… et nous indiquent l’aide dont ils ont besoin.

Ensuite, nous communiquons ces informations aux pays européens et aux organisations des droits humains, qui peuvent décider de la marche à suivre.
Actuellement, nous avons des relais en Ouganda, au Kenya, en Tanzanie, au Zimbabwe, à Zanzibar, au Rwanda, au Burundi, au Cameroun, en Tunisie, au Maroc, au Mali et au Sénégal.

Vous venez d’obtenir l’asile…

J’ai reçu ce samedi la lettre de l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides, ndlr) !
Je suis tellement content que je ne sais même pas comment célébrer la nouvelle ! L’entretien s’était déroulé fin septembre.
Ils m’attendaient car, avant ma venue, ils avaient lu l’interview que TÊTU avait faite avec moi.
Ils avaient aussi reçu une lettre du consulat de France en Ouganda, et une autre des ministères français de l’Immigration et de l’Intérieur.
Ces lettres parlaient de ma situation.
Lors de l’entretien, l’homme qui m’interrogeait m’a annoncé que l’Ofpra m’accorderait le droit l’asile et que je recevrais une lettre dans trois semaines. Ils ont respecté les délais.

« Peut-être qu’en France, je serais libre d’être gay »

Têtu par Habibou Bangré 07 juin 2010,
INTERVIEW. En Ouganda, Usaam Mukwaya a subi les pires humiliations et menaces à cause de son homosexualité.
Pour vivre librement, ce militant homosexuel vient d’arriver en France pour demander l’asile.

Usaam Mukwaya est un paria.
Depuis que la presse ougandaise l’a outé, photo et nom à l’appui, sa vie est devenue un enfer.
Sa famille et ses amis l’ont rejeté, son employeur renvoyé, les passants l’appellent « sodomite ».
Sur un marché, il a même été battu et des musulmans ont appelé à l’assassiner.

Quant aux forces de l’ordre : « La deuxième fois que la police m’a arrêté, j’ai été torturé, explique le militant LGBT et anti-sida de 25 ans.
J’ai déposé un dossier à la Commission des droits humains d’Ouganda, et j’ai été débouté. »

Le 14 février dernier, dans la capitale Kampala, Usaam Mukwaya a rencontré Louis-Georges Tin, président du comité IDAHO. Touché par son histoire, le militant français a lancé une procédure de demande d’asile, et mobilisé le consulat français en Ouganda ainsi que les ministères de l’Immigration et des Affaires étrangères.
Une aide ayant permis à Usaam Mukwaya d’arriver en France, hier, avec un visa qui lui permettra de finaliser sa demande d’asile. Le début d’une nouvelle vie ?

TÊTU : Vous venez d’Ouganda, un pays anglophone. Pourquoi avoir choisi de venir en France ?
Usaam Mukwaya : Premièrement, Louis-Georges, qui est Français, était la première personne à qui j’ai parlé de ce qui m’est arrivé.
Il m’a dit qu’il allait faire de son mieux pour me sortir de cette situation.

Une autre raison : je sais que la France est un pays libre, et on m’a dit qu’elle est très respectueuse des droits de l’homme. Alors je me suis dit que, peut-être, en venant en France, je serais libre d’être gay.

Pour obtenir le droit d’asile, vous devez prouver que vous êtes persécuté, que votre vie est en danger en raison de votre orientation sexuelle. Avez-vous assez de preuves ?

J’ai envoyé des documents à l’ambassade de France [en Ouganda].
Notamment, des copies de journaux où il y a des photos de moi et des lettres que m’ont envoyées les autorités locales.
Comme celle où le village où je vivais me dit qu’il me laisse une semaine pour déménager et que, si je ne le faisais pas, on me brûlerait avec mes affaires.
J’ai aussi un rapport de mon avocat en Ouganda qui fait le point sur tout ce qui m’est arrivé.

Les autorités de mon village m’ont envoyé une lettre : j’avais une semaine pour déménager, sinon on me brûlerait avec mes affaires.

Si vous obtenez le droit d’asile, continuerez-vous à défendre les droits des LGBT ougandais restés au pays ?

Oui. Car même quand j’ai eu des problèmes, j’ai continué à faire ce que j’avais à faire parce que je ressentais de la peine pour les autres.
Je vous donne une image : vous plantez un manguier. Si vous mourez vous n’allez peut-être pas en savourer les fruits, mais vos enfants, vos arrière-arrières petits enfants pourront, eux, manger les mangues.
Alors si j’ai la chance d’obtenir le droit d’asile en France, cela m’aidera à aider l’Ouganda pour que les LGBT de mon pays puissent avoir des droits.

Quelles sont les dernières nouvelles concernant le projet de loi anti-gay ?

Il y a quelques semaines, une commission a étudié le projet de loi et décidé qu’il ne pouvait pas marcher en Ouganda.
Dès que les musulmans ont entendu ça, ils ont organisé une conférence dans une sorte de square de Kampala (la capitale, ndlr) pendant deux-trois jours.
Ils ont dit : « Si le projet de loi ne passe pas, nous devrons tuer les homosexuels ». Ils disaient qu’ils avaient fait des recherches, qu’ils essayaient de savoir qui est qui et qu’ils avaient entrainé des gens à tuer – et que ces gens tueront.

16 octobre 2009

Le projet de loi contre l’homosexualité soumis au Parlement ougandais le 14 octobre 2009 bafoue les libertés fondamentales et doit être immédiatement retiré, a déclaré un collectif de 17 organisations locales et internationales de défense des droits humains ce vendredi 16 octobre.

« Ce projet de loi est un coup porté à la progression de la démocratie en Ouganda, a déploré David Kato de Sexual Minorities Uganda. Il va à l’encontre de l’esprit d’ouverture dont nous avons besoin pour notre développement économique et politique. Son essence est profondément anti-démocratique et aux antipodes de la culture africaine. »

Dans le cadre d’une attaque contre la liberté d’expression, une nouvelle disposition d’envergure prohibe la « promotion de l’homosexualité », et interdit notamment de publier des informations et de fournir des fonds, des lieux ou toute autre ressource pour mener des activités sur ce sujet.
Toute personne reconnue coupable d’une telle infraction est passible d’une peine allant jusqu’à sept ans d’emprisonnement.

« Il s’agit sans conteste de diviser et d’affaiblir la société civile en frappant l’un de ses groupes les plus marginalisés, a accusé Scott Long, directeur du programme sur les droits des lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres de Human Rights Watch.
Le gouvernement n’en est qu’à ses débuts, qui seront les suivants ? »

Ce projet de loi érige en infraction le travail légitime des militants et des groupes nationaux et internationaux qui œuvrent à la défense et à la promotion des droits humains en Ouganda. En outre, il met des bâtons dans les roues de tous ceux qui s’efforcent de faire de la prévention efficace contre le VIH/sida.

« La discrimination et ce genre de lois punitives, qui ciblent les groupes marginalisés et les personnes souvent les plus touchées par le VIH, les condamnent à la clandestinité et ne contribuent en rien à freiner l’épidémie de sida », a fait savoir Daniel Molokele, directeur du programme Afrique de World AIDS Campaign.

Dans le cadre de la législation actuelle, la police arrête de manière arbitraire et maintient en détention des hommes et des femmes accusés d’avoir eu des relations sexuelles entre adultes consentants du même sexe. Des organisations de défense des droits humains ont recensé des cas de torture et d’autres mauvais traitements infligés en détention à des lesbiennes et à des gays en raison de leur orientation sexuelle.

« Plusieurs articles de ce projet de loi sont non seulement illégaux, mais aussi immoraux, a indiqué Kate Sheill, spécialiste des droits sexuels à Amnesty International.
Certains membres de la société sont considérés comme des délinquants, simplement en raison de ce qu’ils sont, alors que le gouvernement devrait au contraire les protéger contre les discriminations et les violences. »

Au cours des derniers mois, la campagne contre l’homosexualité s’est intensifiée en Ouganda, orchestrée par des Églises et des organisations homophobes. Les médias s’y sont associés et ont publiquement montré du doigt des personnes qu’ils accusent d’être gays ou lesbiennes.

Des personnes soupçonnées d’être gays ou lesbiennes ont été menacées de mort et agressées physiquement. Beaucoup ont été ostracisées par leur famille ou victimes de discrimination, en étant par exemple licenciées.

Ce nouveau projet de loi prévoit une peine allant jusqu’à trois ans de prison pour sanctionner quiconque, y compris les hétérosexuels, ne signale pas dans les vingt-quatre heures les noms des lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres qu’il connaît, ou des personnes qui défendent leurs droits fondamentaux.

« Cette loi provocatrice sera perçue comme un feu vert autorisant à agresser, voire tuer, des personnes soupçonnées d’être lesbiennes, gays, bisexuels ou transgenres, a déploré Victor Mukasa, de la Commission internationale pour les droits des gays et lesbiennes.
Le gouvernement doit prendre ses responsabilités et retirer immédiatement ce texte de loi dangereux. »

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Citations

"Acceptée dans la sphère intime de la vie privée, l’homosexualité devient insupportable quand elle revendique publiquement l’équivalence avec l’hétérosexualité" Daniel Borillo.

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