En effet, dans le contexte actuel de tentative d’abrogation de la loi militaire américaine Don’t ask, Don’t tell (DADT, “Ne rien demander, ne rien dire”), qui interdit depuis 1993 à tout militaire américain de parler de son homosexualité, CBS News et le New York Times ont conjointement réalisé un sondage pour connaître l’opinion des Américains.
La façon de poser une question influence la réponse (question ouverte ou fermée, formulation dirigeant vers une réponse), jusque là rien de nouveau, le sujet a déjà souvent fait débat.
Ce qui est plus surprenant dans cette enquête-ci, c’est que la présence d’un mot, et un seul, “homosexuel”, puisse à ce point modifier les résultats d’un sondage.
Et CBS News de publier un article sur ces surprenants résultats, ou comment l’art de rédiger la question sur le DADT détermine la réponse.
Dans ce sondage, 59% des personnes interrogées disent soutenir la présence d’”homosexuels” dans l’armée des États-Unis, 34% des personnes y sont fortement favorables, 10% y sont opposés et 19% y sont fermement opposés.
Mais ces résultats changent considérablement si tout à coup au lieu d’employer le mot “homosexuel”, on utilise les termes “gay men and lesbians”, soit “gays et des lesbiennes”. Les personnes interrogées sont soudainement 70% à soutenir leur présence dans l’armée, 51% y sont extrêmement favorables, ils ne sont plus que 7% à s’y opposer et 12% à s’y opposer fermement.
On demande ensuite aux sondés s’ils soutiennent le fait que des militaires “servent ouvertement”, c’est-à-dire en ayant le droit de parler ouvertement de leur homosexualité. Pour cette seconde question, les sondeurs de CBS News/New York Times retentent la même expérience en posant successivement la question avec les deux termes et les résultats confirment cette tendance. Lorsque les sondeurs utilisent le mot “homosexuels”, les répondants sont 44% à y être favorables, mais lorsque les sondeurs utilisent l’expression “gays et lesbiennes”, le pourcentage augmente considérablement et passe à 58%.
UNE CONNOTATION TROP PÉJORATIVE ?
“Homosexuel”, serait donc, si on s’en tient à ces résultats, un mot chargé d’une connotation trop péjorative, qui renverrait pour certains de ces sondés à une image strictement sexuelle, alors que les mots “gays” et “lesbiennes” humaniseraient cette orientation sexuelle. “Dites “gays et lesbiennes” et tout le monde pense “Elton John et Ellen DeGeneres”, et tout de suite ça fait plus cool…”, ironise un commentaire de l’article du site de CBS News.
Il est possible qu’il s’agisse d’une distinction pour certains entre l’orientation sexuelle et la conduite sexuelle, écrit Geoffrey R. Stone, un professeur de droit de l’université de Chicago sur le site américain The Huffington Post.
Il s’agit d’un problème de perception : les gays et les lesbiennes sont enclins à des conduites homosexuelles alors que les homosexuels “le font”. (…)
Une différence de perception qui n’a pourtant absolument rien à voir avec la définition de ces termes qui est exactement la même. L’explication tient plutôt à la connotation émotionnelle des ces termes.”
“”Homosexuels” renvoie pour certains à une perception très négative de l’acte sexuel, alors que “gay men and lesbians” renvoie directement aux gens que nous connaissons : un fils, une cousine, un ancien camarade de classe, une nièce, une collègue de travail, un voisin, etc., poursuit Geoffrey R. Stone. Et il apparaît donc que 15% des Américains ne peuvent pas supporter l’idée des homosexuels, mais peuvent parfaitement tolérer, voire essayer de comprendre les gays et les lesbiennes.”
DE L’USAGE POLITIQUE
L’auteur poursuit son analyse en s’interrogeant sur des termes considérés comme neutres à une époque (”colored”, “retarded”…), mais dont l’utilisation aujourd’hui est choquante.
“Pour 15% des Américains – soit 40 millions d’entre nous, souligne-t-il, l’utilisation même de ce terme déclenche apparemment des réactions profondément émotionnelles et hostiles, des réactions qui semblent pouvoir être adoucies, voire évitées lorsque l’on emploie l’expression moins inquiétante “gays et lesbiennes”.
Lorsque l’on entend des leaders religieux ou des politiciens parler d’”homosexuels dans l’armée”, de “mariage homosexuel”, ou de “droits spécifiques pour les homosexuels”, nous devons comprendre ce qu’ils font.
En particulier pour ces 15% d’Américains qui réagissent de façon si épidermique au mot “homosexuel”, ils se frayent un chemin dans les pires recoins de nos psychés afin de manipuler nos croyances et nos valeurs et faire de nous des gens pires que ce que nous sommes en réalité.”
“Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que pratiquement tous les référendums et amendements constitutionnels votés aux États-Unis, ces dix dernières années, au sujet de l’égalité des droits LGBT se sont joués à moins de 15% des voix. On peut supposer que si on les avait formulés en parlant de “gays et lesbiennes”, les résultats auraient peut-être été différents”, rappelle-il.
Et de citer le plus grand spécialiste de la propagande du XXe siècle, Adolf Hitler, dans Mein Kampf : “L’art de la propagande consiste précisément en ce que, se mettant à la portée des milieux dans lesquels s’exerce l’imagination, ceux de la grande masse dominée par l’instinct, elle trouve, en prenant une forme psychologiquement appropriée, le chemin de son cœur. (…)
Donc toute propagande efficace doit se limiter à des points fort peu nombreux et les faire valoir à coups de formules stéréotypées aussi longtemps qu’il le faudra”.
Il ne s’agit évidement pas ici de rejeter le terme “homosexuel”, terme neutre que personne ne renie, mais simplement d’observer l’usage qui en est fait, la façon dont il peut servir, malgré lui, à cause de la connotation qu’il semble contenir pour certains, à alimenter une idéologie homophobe.
UN USAGE DÉJÀ BIEN CONNU DES ACTIVISTES ANTI-GAYS
Cette pratique qui consiste à insister sur cette connotation sexuelle est d’ailleurs largement répandue aux États-Unis parmi les associations anti-LGBT, qui ne doivent pas être particulièrement surprises des résultats du sondage CBS News/New York Times.
L’AFA (American Family Association), association homophobe dont l’argument principal repose sur la défense de la famille traditionnelle américaine, utilise en effet systématiquement le mot “homosexuel” au lieu de “gay” dans ses discours et articles.
En plus de bloquer le trafic des sites qu’elle n’aime pas, l’AFA a mis en place un remplacement informatique automatique de tous les “gay” par “homosexuel” dans toutes les dépêches de l’agence de presse AP qu’elle relaie sur son site.
Avec parfois des résultats cocasses : selon le site d’infos Right Wing Watch, l’AFA a régulièrement publié sur son site des articles sur le sprinter américain Tyson Gay qui fut alors rebaptisé Tyson Homosexuel. Ce qui donnait des titres surprenants tels que : “Homosexuel gagne la finale du 100 mètres”, “Trois nouvelles médailles pour Homosexuel”, etc.
Cette façon de jouer sur les connotations émotionnelles, de réduire systématique l’homosexualité au sexe et à la perversion était encore utilisé la semaine dernière par le pasteur ougandais Ssempa, l’un des principaux défenseurs de la proposition de loi ougandaise “Anti-homosexuality Bill” (qui prévoit des peines de morts pour homosexualité aggravée), qui diffusait alors dans son église des images pornographiques homosexuelles insistant sur “l’horreur de ces pratiques”. “Savez-vous ce qu’ils font dans leur chambre ?” demandait-il à ses fidèles. “Celui-ci mange le anus d’un autre homme. (…) Est-ce cela qu’Obama veut apporter à l’Afrique ?”, concluait-il.
Heterhomo :
En cachant que cette pratique est aussi celle de certain-e-s hétéros en même proportions, car il n’y a qu’une seule humanité.

