Avec le recul, quel regard portez-vous sur vos années d’écolier ?
L’école aurait pu m’apporter beaucoup, et il n’en a rien été.
Je n’y ai pas trouvé de reflet de ma personne.
Vers 14 ans, j’ai réalisé que j’étais différent de la majorité. Je ne comprenais pas ce qui se passait en moi.
J’étais un spectateur désincarné de la vie, dont le corps grandissait.
J’avais une image de moi catastrophique.
Mes résultats scolaires ont énormément souffert des problèmes liés à mon évolution personnelle.
Ma souffrance était sociale, psychologique, émotionnelle.
Je ne voyais pas de sens à ma vie dans une société comme celle-là. Quant aux cours d’éducation sexuelle, ils ne m’ont strictement rien appris.
Il me reste un vague souvenir d’abeilles qui butinent.
Quelle était votre image des homosexuels ?
On avait deux "tantouses" dans le val de St-Imier, un couple d’hommes efféminés que je détestais.
Je faisais partie d’un petit groupe de harceleurs de pédés, on allait lancer des pierres contre les fenêtres de ces messieurs.
J’en ai encore honte aujourd’hui.
C’était très clair dans mon esprit : ces gens-là sont des homos, et je ne me sens pas comme eux.
Pourtant je rêvais de mon prince charmant.
Vers 16 ans, perturbé par mes désirs, j’ai lu le seul ouvrage sur l’homosexualité de la bibliothèque municipale, intitulé "Masque de chair", qui s’est avéré être le concentré le plus déstabilisant d’images négatives, de notions de péché, de repentir, et d’anormalité qui me soit tombé entre les mains. Que faire ? Devenir "normal" ? Ou me jeter en bas du Mont-Soleil ?
Qu’avez-vous fait ?
J’ai quitté l’école, et après une série de petits boulots, je suis parti en Angleterre. Là-bas, j’ai rencontré un charmant Allemand qui avait le double de mon âge. Il a été ma première expérience.
Pour la première fois, j’ai eu le sentiment d’exister.
Je n’ai pourtant jamais songé à lui intenter un procès pour détournement de mineur - il aurait pu finir à la Oscar Wilde, car en 1966, l’homosexualité était encore punissable en Grande-Bretagne.
Intéressant : c’est moi qui l’ai "détourné". Lui était très réticent au début. Le détournement n’est pas toujours là où l’on pense.
Pendant vos études, vous vous êtes lancé dans l’activisme gay.
Dans le sillage de Mai 68, j’ai appris que des mouvements gays s’organisaient aux Etats-Unis et en Europe.
En France, la création du FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) avec Guy Hocquenghem a été pour moi un ballon d’oxygène.
J’ai profité de l’esprit du temps, et j’ai contribué au lancement du GLHOG, devenu le GOHG (Groupe Homosexuel de Genève), puis de Dialogai en 1982.
Il y avait un climat de suspicion totale autour de nos activités.
Nous organisions des actions d’information dans les parcs, sensibilisions les gays aux "casseurs de pédés", et dénoncions les policiers qui abusaient de leurs droits.
On se battait pour le certificat de bonne vie et moeurs, qui était refusé aux homosexuels, et pour l’abolition de l’article de la Charte de l’OMS qui stigmatisait l’homosexualité comme une maladie mentale.
Moment fort : j’ai passé un semestre à Berlin, où j’ai découvert une organisation d’enseignants homosexuels. Je m’en suis inspiré pour créer l’OSEEH.
Vous avez été le premier enseignant ouvertement gay à se faire nommer à Genève.
J’avais envie de provoquer le dialogue et créer un précédent juridique.
Je voulais me faire nommer en connaissance de cause. Je dois une fière chandelle à André Chavanne, le chef du DIP à l’époque, qui a soutenu ma candidature devant le Conseil d’Etat, dont certains membres étaient publiquement homophobes. Et aussi à Christiane Brunner pour son efficace soutien syndical.
Pourquoi avoir insisté sur votre orientation sexuelle lors du processus de nomination ?
Afin de demeurer fidèle à mes idéaux de transparence.
C’était évident que je n’allais pas pouvoir porter un masque durant toute ma vie, ni en classe, ni dans la salle des maîtres, ni ailleurs.
Comment changer le cours des choses si l’on ne devient pas public ?
Je voulais donner à mes élèves l’image d’un enseignant gay bien dans sa peau, celle qui m’a fait si cruellement défaut lorsque j’étais adolescent.
Il n’y a aujourd’hui encore qu’une poignée d’enseignants gays ou lesbiennes qui osent afficher leur préférence affective dans le cadre de leur travail ? Quel sentiment cela vous inspire-t-il ?
Si les gens arrivent à vivre leur homosexualité de manière cachée, c’est leur histoire. Je respecte leur choix. Mais comment ne pas souffrir de jouer à l’unijambiste alors que l’on est bipède de nature ?
Je pense que porter un masque a des conséquences terribles sur notre équilibre psychologique.
Cela donne des gens qui vivent le grand écart permanent. Un ami enseignant m’a confié un jour dans le cadre du combat pour ma nomination qu’il ne pourrait jamais sortir du placard comme je l’ai fait, car il avait triché trop longtemps : s’il ôtait son masque, c’est la peau qui viendrait avec.
Comment étiez-vous perçu dans votre collège ?
De nombreux collègues n’ont pas compris le sens de ma démarche. Une minorité me traitait de prosélyte.
Quand je pense que certaines de ces personnes étaient homosexuelles elles-mêmes…
Comment voulez-vous qu’elles acceptent d’avoir en face d’elles - en chair et en os et au quotidien - l’exemple incontournable de ce qu’elles ont occulté leur vie durant ?
Et puis une autre minorité me soutenait activement pour le principe.
Mais devenir public, c’est accepter le risque d’être confronté à des réactions plurielles : il y aura toujours les inconditionnellement favorables, les définitivement défavorables, et une vaste majorité d’indécis.
Les jeunes font partie de cette dernière catégorie : leur opinion fluctue.
C’est donc à eux que j’ai tenté de m’adresser. Je sais que j’ai pu aider quelques élèves à devenir eux-mêmes (hétéros ou homos) - à travers mon exemple, une majorité d’entre eux ont pu comprendre que l’homosexualité pouvait être un mode de vie tout-à-fait positif.
En 20 ans, l’atmosphère a-t-elle changé dans les écoles ?
Globalement, les choses n’ont pas changé. La culture hétérosexiste et l’homophobie n’ont pas entièrement disparu, tant au niveau des enseignants qu’au niveau des élèves entre eux. Mais compte tenu de la visibilité médiatique qui existe aujourd’hui, les jeunes gays ont quelques éléments de repère, et arrivent certainement à mieux construire leur identité.
Depuis 1996, vous travaillez au Service de la Santé de la Jeunesse (SSJ) à Genève.
Je fais de la prévention dans le domaine du sida et je sensibilise les éducateurs pour la santé aux effets destructeurs de l’homophobie.
Je prépare de la documentation ciblée pour mes collègues qui travaillent dans les classes, je suis à disposition des élèves qui préparent des travaux sur l’homosexualité et/ou le sida, je les aide dans leur réflexion et leur bibliographie.
J’ai aussi activement participé, dans le cadre du SSJ, à l’organisation du Congrès mondial sur le Sida en juillet dernier. Je suis le seul gay affiché dans le service. Certains ont craint mon arrivée. Je crois avoir su respecter les sensibilités et participer à l’introduction de nouvelles idées étape par étape. Mais il reste beaucoup à faire !
Quelle est la responsabilité des autorités scolaires vis-à-vis de l’homophobie ?
Les institutions qui jouent la carte de l’hypocrisie et qui ne mettent pas en place des structures afin que les attentes de l’ensemble des élèves et des professeurs soient honorées ne sont pas à la hauteur de leur tâche.
Ne plus tolérer les violences physiques et verbales est une priorité absolue. Il faut former le corps enseignant pour qu’il puisse aborder l’homosexualité avec les mots justes.
Elaborer du matériel pédagogique qui puisse faciliter l’intégration des jeunes gays et lesbiennes, leur donner un sentiment d’appartenance à la vie scolaire et sociale, à laquelle ils sont rattachés de fait.
C’est un devoir moral et politique : l’homosocialisation est un Droit de l’Homme, et il doit être intégré dans les rouages du système, afin que les enseignants minoritaires se sentent eux aussi valorisés et respectés, et surtout afin que les désirs vitaux de chaque élève soient pris en considération.
Ceci dit, chaque adolescent-e a son évolution personnelle.
Quelque soit le niveau de tolérance auquel une société puisse s’élever, la période de la puberté et son cortège d’interrogations parfois douloureuses reste pour tous les jeunes, homos ou non, une expérience très privée, face à laquelle les institutions n’ont que très peu de prise. Il faut savoir l’accepter et le respecter.
Propos recueillis par Stéphane Riethauser pour le magazine 360° Genève, juillet 1998

