Une usine, près de Rouen. Dans le vaste atelier, les petits convoyeurs mécaniques entrelacés transportent le long de la chaîne de montage, infailliblement, le produit en devenir. Seules, deux machines semblent se mouvoir alentour de manière imprévisible : deux petits véhicules virevoltent dans l’un des larges couloirs balisés de l’atelier, tous les deux munis de bras parallèles au sol. Seule différence : les bras de l’un soutiennent une palette, tandis que les autres actionnent de grosses brosses rondes devant sa route. Le premier porte une charge, il est conduit par un homme ; le second nettoie, conduit par une femme. Anecdotique ?
• à condition de ne pas mesurer les enjeux de la mécanique sociale qui, derrière un apparent mélange, distribue les tâches entre les sexes avec une régularité quasi industrielle.
Là réside le paradoxe central de La Mixité au travail, l’ouvrage récemment publié par la sociologue Sabine Fortino (1).
La mixité, cette " mise en coexistence des deux sexes dans un même espace social ", peut nous paraître évidente. Il n’en est rien.
• à l’échelle de plusieurs siècles de ségrégation généralisée, la présence commune d’hommes et de femmes à l’ordre des médecins par exemple, ou dans une classe de lycée, est un bouleversement récent.
Mais l’erreur d’analyse viendrait surtout de l’aveuglement, plus ou moins coupable, qui consiste à voir la mixité comme un avènement de l’égalité entre les sexes.
Car, pour Sabine Fortino, " là où s’arrête la ségrégation, commence la discrimination "
Que la mixité n’ait pas tenu ses promesses, un simple constat statistique le montre : six des trente et une catégories socioprofessionnelles de l’INSEE rassemblent 61 % des actives occupées (services aux particuliers, employées administratives, professions de la santé).
Plus précisément, 20 professions sur les 455 qui détaillent la nomenclature occupent 45 % des femmes. Et les hiérarchies perdurent, en dépit de la féminisation d’un métier : à l’université, 13,8 % des professeurs sont des femmes, mais 35,8 % des maîtres de conférence…
• à lire le fruit de ces recherches, basées en grande partie sur une enquête menée au sein d’une grande administration de la fonction publique d’Etat (employant 65 % de femmes) et d’une entreprise publique (masculine à 80 %), l’espace de la mixité ressemble à un monde gigogne où, lorsqu’une porte s’ouvre, les pas se heurtent un peu plus loin à de nouvelles cloisons, toujours plus profondes. L’intérêt de l’étude est d’amener, avec simplicité, à percevoir, au-delà d’une simple opposition binaire hommes/femmes et par-delà l’égalité proclamée dans la loi, l’emboîtement des barrières, jusque dans la poupée centrale de l’affectivité, jusque dans la perception que les femmes ont d’elles-mêmes.
Pour ce faire, Sabine Fortino est entrée dans " les rapports réels de travail ", guettant " les processus sociaux complexes qui contribuent à maintenir la domination du groupe des hommes sur le groupe des femmes ".
Car il s’agit bien de cela, au départ. Une domination fondée sur " l’assignation sexuelle différentielle des tâches ".
Avec deux piliers : le continuum entre travail domestique et travail professionnel pour les femmes, et la mainmise des hommes sur les activités à valeur ajoutée.
Ainsi, malgré la féminisation des emplois, la répartition du travail se maintient. Au sein des métiers d’ingénieurs, de magistrats ou d’ouvriers, de subtiles différences font qu’en définitive, les femmes n’exercent pas tout à fait le même métier.
La " chronique des discriminations ordinaires " de Sabine Fortino met au jour les frontières insidieuses qui orientent les hommes vers les activités techniques et les femmes vers le service, ou qui poussent les femmes à avoir de leur fonction une approche compassionnelle, laissant aux hommes les rapports de force, ou qui les amènent à privilégier l’expertise sur le management : la psycho-dynamique, avec les travaux de Pascale Molinier, ouvre ici des voix pour comprendre " l’inégale répartition de la charge émotionnelle et affective du travail ".
Premier employeur de personnel féminin, l’Etat est sur la sellette. " Qui aurait cru, demande Sabine Fortino, que les concours administratifs révéleraient des différences sexuelles en matière d’embauche, au moins aussi marquées que celles qui existent dans le reste du monde du travail ? "
Ainsi, malgré des niveaux de diplôme supérieurs, les femmes se heurtent, pour la catégorie A, au barrage de l’épreuve orale.
Et, dix ans après un recrutement en catégorie C, 44,9 % des hommes s’y trouvent encore, contre 70,2 % des femmes. " Sans lui, je n’aurais jamais pu ", déclare Lucie au sujet de son supérieur, après une promotion.
" Le déroulement de la carrière, il est connu d’avance, je me situe dans le faisceau ", estime dans le même cas Bernard. Tels sont " les hommes reconnus " et " les femmes reconnaissantes ", ces dernières étant moins souvent cooptées que les hommes dans la Fonction publique, et ne pouvant même pas compter sur les dirigeantes qui vont jusqu’à freiner la féminisation de certains services.
Envisageant la mixité comme un paradigme des évolutions les plus contemporaines de notre société, Sabine Fortino pointe l’opposition fondamentale, sinon la contradiction, entre égalité formelle (celle de la loi) et égalité réelle.
Devant l’échec du passage de l’une à l’autre, faut-il revenir en arrière, comme certains le proposent au Canada, ou s’orienter vers un renforcement légal à travers des quotas ou une affirmation de mixité numérique stricte, à l’image de la parité ?
Reprenant certaines critiques faites à ce dernier principe, Sabine Fortino se fonde sur son enquête pour remarquer que " ce qui pose problème dans l’espace mixte n’est pas le déséquilibre numérique mais le problème de l’hégémonie sociale d’un groupe (masculin) sur un autre (féminin) ".
La loi, en effet semblerait transformer les discriminations directes en discriminations indirectes.
Il importerait donc de " comprendre les situations de fait à l’intérieur d’un droit égalitaire qui peuvent entraîner l’exclusion des femmes " et d’opérer " une déconstruction des critères prétendument neutres ".
Autrement dit, de penser " l’impensé " de la mixité. Et si ce qui se présentait comme l’entrée dans l’égalité n’est que le début d’un parcours, cela suppose, pour l’auteure, d’en rappeler la dimension de confrontation et de lutte. Son analyse souligne ainsi que la mixité, loin d’être un état statique représente un processus inachevé.
Ni simple reproduction de l’ancien, ni fin de l’histoire, elle recèle un " potentiel subversif " face à la cohésion des groupes dominants, posant des questions nouvelles, en attentes de réponses nouvelles.
David Zerbib
(1) Editions La Dispute, 240 pages, 19 euros.

