29 juin, 2011 http://pdnews.yagg.com/2011/06/29/l…
Alors que les jeunes lesbiennes, gays et bisexuel-le-s font régulièrement l’objet d’études dans les pays anglo-saxons – la dernière en date, menée par le Center for Disease Control and Prevention, révèle que ces jeunes sont davantage susceptibles d’avoir des comportements à risque que les hétéros (lire Etats-Unis : Inquiétude autour des comportements à risque des jeunes homos et bi) – les chercheurs français ne se bousculent pas pour travailler sur ces questions. Explications.

DISCOURS AMBIGUS
« En France, la sociologie a longtemps mis de côté ces cas d’études, contrairement aux études canadiennes et américaines, qui démontrent l’intérêt porté par les nations outre-Atlantique sur ce sujet », explique Frédéric Gal, directeur du Refuge, association qui recueille de jeunes LGB exclus du domicile familial.
Et de citer les études de Bell et Weinberg, des chercheurs américains qui, dès 1978, travaillent sur le risque suicidaire chez les jeunes homos américains.
D’autres études ont suivi, notamment celles de Christopher Bagley et Pierre Tremblay en 1997, puis de Gary Remafedi en 1998, et enfin en 2000, des Canadiens Bill Ryan et Jean-Yves Frappier.
En France, il faut attendre les années 2000 pour qu’une enquête de cette ampleur soit menée.
En 2005, le quotidien Libération révèle les résultats d’une étude française, conduite sur le territoire entre 1998 et 2003, qui montre que les jeunes homos et bi ont 13 fois plus de chance de se suicider que les hétéros.
Olivier Orain, chercheur au CNRS et en charge du groupe de travail adolescence et homophobie à Sos-Homophobie, rappelle que les réticences à travailler sur de tels sujets étaient encore très fortes il y a quelques années.
« Jusqu’à la fin des années 1990, faire de la recherche sur l’homosexualité apparaissait périlleux en termes de carrière.
Ce n’était pas considéré comme un sujet légitime mais plutôt comme une thématique ‘osée’, ou anecdotique, mineure en définitive. »
« On ne peut pas dire qu’il n’y ait pas d’études sur l’homosexualité et les jeunes en France », tempère toutefois le chercheur.
« En revanche, le discours ordinaire et dominant sur l’adolescent est très ambigu.
Contrairement aux pays anglo-saxons, il y a cette insistance en France sur l’idée que l’adolescent ne sait pas ce qu’il est, qu’il se cherche, décrypte Olivier Orain.
Il en découle que nombre d’adultes – en particulier de pédagogues et d’éducateurs au sens large – considèrent encore le plus souvent qu’il n’est pas un individu à l’orientation sexuelle déterminée.
D’où la tendance à sous-estimer ou à dévaluer la capacité d’un jeune de 12-18 ans à tirer au clair son attirance pour des personnes du même sexe.
C’est quelque chose de très ancré dans les métiers de professionnels travaillant au contact de la jeunesse. »
Une analyse que semble partager le directeur du Refuge.
« L’école est un lieu encore très protégé de toute intervention sur la thématique de l’homosexualité.
Lorsque des interventions, et on le sait car nous en réalisons nous-mêmes, ont lieu, c’est quasiment presque toujours sur l’impulsion de professeurs concernés par la thématique ou par les infirmières scolaires ou assistantes sociales ayant rencontré ce phénomène ou de mal-être, non lié à l’homosexualité. […]
Au lieu de parler d’homophobie proprement dit, on pourrait plutôt évoquer une volonté d’occulter le phénomène », avance Frédéric Gal.
Ce qui ne la rendrait pas moins « dramatique » pour autant, selon les intéressés.
« Les adultes hétérosexuels plus globalement tiennent ce type de discours, avec l’espoir – pour certains – que ces jeunes vont revenir dans ‘le droit chemin’.
C’est ce qui sous-tend les propos d’une certaine droite catholique », précise Olivier Orain.
« Globalement, il y a des formes d’homophobie moins violentes en France qu’aux Etats-Unis, poursuit le chercheur.
Là-bas, quand un jeune a le courage de s’affirmer, les réactions sont plus fréquemment dures et massives, notamment parmi les jeunes ou en famille, et la protection des adultes est très aléatoire.
Alors que dans la société française, comme le rapport à l’adolescent est différent, la violence est proportionnellement moins forte.
Le déni fonctionne comme un amortisseur des réactions sociales et familiales, ce qui ne le rend pas satisfaisant pour autant. »
COMMUNAUTARISME
Reste que la situation semble évoluer favorablement ces dernières années.
« De plus en plus de chercheurs sont prêts à travailler sur ces questions, dans des domaines très variés », se félicite Olivier Orain.
Le chercheur en veut pour preuve l’essor des études sur le genre et la sexualité.
Une revue en ligne, baptisée Genre, sexualité et société, a ainsi vu le jour en 2009.
Tout en reconnaissant qu’il reste encore très difficile pour les sciences sociales de s’appuyer sur des statistiques ‘sexuelles’ fiables et systématiques en France, « du fait du tabou qui frappe encore ce qui est supposé porter atteinte à la vie privée ou semble entaché de communautarisme. »
De fait, comme le rappelle Frédéric Gal, la loi française interdit l’utilisation dans les statistiques de données sensibles, comme la religion ou les origines ethno-raciales, ou la constitution de fichiers basés sur l’orientation sexuelle des personnes même si des dérogations existent en fonction de la finalité, notamment scientifique, des études.
Le directeur du Refuge pointe néanmoins « l’appareil législatif français », selon lui, « particulièrement sécuritaire ».
« S’il protège les citoyens de toute discrimination quelle qu’elle soit, en contrepartie, il interdit à celles et ceux les dénonçant d’utiliser des points de données capitaux, ce qui n’est pas le cas dans d’autres pays, notamment les Etats-Unis ou encore le Canada », conclut Frédéric Gal

