Concert pour tous mardi 21 mai à la Bastille !
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Concert pour tous mardi 21 mai à la Bastille !
DIRIGÉ PAR VÉRONIQUE BLANCHARD, RÉGIS REVENIN ET JEAN-JACQUES YVOREL
Éditions Autrement –CollectionMutations/Sexe en tous genres – no 262 126632-PAO 10-02-01
PRÉFACE Michel Bozon
L’ouvrage Les jeunes et la sexualité invite à la réflexion et au voyage, qui
vont souvent de pair.
À travers mille détours, il déjoue fausses évidences,
anachronismes et ethnocentrismes, si communs sur un tel objet.
Les trois
historiens qui l’ont coordonné ont entrepris de croiser l’histoire et la sociologie
de la jeunesse, d’une part, et les recherches sur le genre et la sexualité,
d’autre part.
L’ouvrage parcourt tous les continents, de manière non systématique.
Même si la majorité des chapitres porte sur la France et le
monde occidental, des contributions moins attendues, mais non moins
stimulantes, concernent aussi des pays comme la Nouvelle-Zélande, Madagascar, l’Iran ou d’autres !
Aux études historiques sur le XIXe et le XXe siècle,
qui représentent la moitié de l’ensemble, s’ajoutent des travaux de sociologie,
d’anthropologie, de science politique, de littérature et d’études filmiques.
Le fil de l’ouvrage est la double transformation de la jeunesse et de la sexualité, et la manière dont elle a été problématisée politiquement et socialement. Évitant un agencement chronologique, les coordonnateurs ont heureusement organisé le livre selon une logique de questions, qui laisse place à des rapprochements et à des contrepoints.
C’est à l’époque contemporaine, telle que l’entendent les historiens, que
se construit la catégorie de jeunesse, qui se distingue nettement de celle
d’adolescence à partir du début du XXe siècle.
Le rôle de l’école obligatoire
est central dans cette institutionnalisation : la généralisation de la
scolarité secondaire et l’élargissement de l’enseignement supérieur prolongent
et « démocratisent » l’expérience de la jeunesse.
À la scolarisation s’ajoute une évolution profonde des modes de
socialisation, qui a pour effet paradoxal de donner un nouvel élan aux
préoccupations adultes sur ce moment de la vie, en alimentant la peur
d’un dérèglement moral.
D’une socialisation qui empruntait le canal
étroit et rassurant de la transmission verticale, à travers les institutions,
l’inculcation de règles, l’autorité des adultes, ou la discipline
qu’exigeaient les associations religieuses ou laïques de jeunesse, on est
passé graduellement à une socialisation « horizontale » et diffuse, où
la construction de soi passe par les pairs, les moyens de communication
et les références culturelles de génération, les expériences personnelles,
les recommandations et les campagnes publiques, telles
qu’elles sont interprétées par les individus.
À mesure qu’elle élargit son public, l’école se transforme également.
Sous sa forme la plus contemporaine, elle n’a plus les capacités d’encadrement et de contrôle des anciennes institutions d’enseignement, plus élitistes, dont le parangon était le collège jésuite.
Si l’école de masse, qui se met en place dans les dernières décennies du XXe siècle, occupe le temps et structure de manière plus homogène le passage de la jeunesse, elle ne contrôle ni les corps ni les esprits qu’elle doit former.
Dans aucun pays l’éducation sexuelle, quand elle existe, n’a d’influence déterminante sur les comportements des jeunes.
La société adulte s’est toujours défiée de la turbulence juvénile, mais on peut dire que l’inquiétude est allée croissant, dans la mesure où les jeunes
échappent désormais à un contrôle direct et semblent forger eux-mêmes
leurs principes.
Au coeur de la préoccupation à l’égard des jeunes, il y a l’accès de ces
derniers à la sexualité.
Traditionnellement, les institutions, les adultes et les parents contrôlaient cet accès. À la fois répressifs et incitatifs, les contrôles traditionnels de la sexualité reposaient sur un double standard.
Il fallait prévenir autant que possible une entrée dans la vie
sexuelle des femmes avant le mariage, alors que les hommes étaient au
contraire encouragés, directement ou indirectement, à s’initier à la
sexualité ou à la vie amoureuse avant de se marier.
Le contrôle de la sexualité juvénile est un noeud de la reproduction de l’ordre du genre.
On attend des femmes et des hommes qu’ils endossent les postures de genre asymétriques qui les hiérarchisent.
Ainsi, une institution traditionnelle de construction de la masculinité,
la conscription, devenue service militaire, avait partie liée très
explicitement avec l’apprentissage de la vie sexuelle.
Dans le milieu plus aisé des étudiants parisiens de la seconde moitié du XIXe siècle, où existait déjà une forme de prolongation de la jeunesse liée aux études, les jeunes hommes montés à Paris avaient inventé une forme de concubinage vec des femmes de milieu populaire, tolérée par les familles, mais limitée à la période des études.
Ces possibilités d’apprentissage sexuel
étaient réservées aux hommes, car les femmes engagées dans ces relations
étaient dévalorisées, considérées comme vénales.
À la fin du XXe siècle, les modes d’accès à la sexualité se sont profondément
transformés.
Les nouvelles formes de contrôle sont plus intériorisées et plus indirectes, et les pairs y sont plus présents.
Ainsi, l’obligation de rester vierge jusqu’au mariage se relâche pour les
femmes à partir des années 1960 en France, et de nouvelles attentes
sociales s’imposent à elles : l’impératif d’inscrire leur vie sexuelle dans
un cadre amoureux (d’où l’apparition de la catégorie de la « fille amoureuse
» qui, parce qu’elle est amoureuse, a une légitimité à accéder à
la sexualité), puis l’exigence de la protection, dont la responsabilité
leur échoit prioritairement.
Cette obligation du souci de soi et de la maîtrise du calendrier de la procréation est devenue une composante non négociable de la sexualité juvénile pour les filles, au point que c’est parfois leur mère qui leur rappelle de prendre leur pilule !
Un exemple de contrôle diffus est celui qui s’effectue sur les jeunes homosexuels à travers leur catégorisation sociale comme groupe vulnérable, qui en fait les destinataires de discours et recommandations de protection, et les cibles de politiques.
Le contrôle par les pairs, qui ne date pas d’hier (comme le montre la longue histoire des sociétés de jeunesse rurales), prend une dimension nouvelle, avec des objectifs qui peuvent être très divers : ainsi, les « grands-frères » dans les banlieues urbaines relaient, de manière transformée, les demandes parentales quant à la surveillance de la moralité sexuelle des jeunes femmes.
Plus généralement, on observe que le passage à des contrôles plus diffus et intériorisés implique moins l’effacement du double standard de genre que sa reformulation.
Les préoccupations sociales concernant la jeunesse et la sexualité s’expriment sous la forme de mobilisations morales, qui débouchent éventuellement sur des politiques, des législations et des jurisprudences.
La manière dont la justice a traité les interactions sexuelles entre adultes et enfants du XIXe au XXIe siècle illustre le caractère complexe, non linéaire et parfois paradoxal des évolutions de long terme.
Même si, dans la longue durée, on passe globalement de la protection des institutions et d’une certaine indifférence aux victimes au souci de la protection des personnes, et notamment des mineurs, on ne peut pas identifier une logique rationnelle et homogène dans les traitements de la question par la justice, qui ne respecte pas nécessairement ses propres principes.
Cette importance des ressorts émotionnels et la focalisation sur des cas extrêmes mais minoritaires apparaissent comme un trait commun de toutes les mobilisations morales, qu’il s’agisse des mobilisations contre la traite des blanches au tournant du XXe siècle aux États-Unis, des mobilisations autour de la question du tourisme sexuel ou des manifestations populaires qui ont accompagné l’affaire Dutroux dans les années 1990.
Les appels à la protection de la jeunesse sont inséparablement des appels à un meilleur contrôle des jeunes, et éventuellement de leurs familles. En Amérique du Nord, dans la première moitié du XXe siècle, on s’inquiète ainsi ouvertement du caractère licencieux des loisirs populaires, qui permettent des rapprochements indus entre les sexes.
C’est parce que les jeunes sont un groupe en danger qu’il se met en place au Québec une régulation sociojudiciaire de la sexualité juvénile, destinée à identifier et à prévenir les situations prédélinquantes.
Le caractère ambigu de la notion de protection se note à l’élévation historique de l’âge juridique du consentement, en deçà duquel nul n’est censé pouvoir donner un consentement aux actes sexuels, qui s’effectue parallèlement à l’abaissement historique de l’âge à l’initiation sexuelle.
Les jeunes délinquants sexuels sont punis, mais ils ne l’ont jamais
été de manière homogène.
Aujourd’hui comme hier, seul un faible nombre de cas parviennent aux tribunaux.
Tant dans le Var rural du XIXe siècle que dans les Yvelines urbaines du XXIe siècle, les jeunes qui sont poursuivis et condamnés pour des crimes ou délits sexuels le sont beaucoup moins sur la base de ce qu’ils ont fait que pour ce qu’ils sont socialement ou en fonction de leurs actes passés.
La justice, même si elle tend à être de plus en plus saisie pour des actes de violence sexuelle commis par des mineurs, ne sait pas vraiment les traiter en tant que tels.
Elle punit pour l’exemple. Les jugements traitent moins la violence
sexuelle que la personnalité des délinquants.
À la fin du XXe siècle, le terme de prévention se réfère de plus en
plus à la préservation de la santé.
L’émergence du sida s’accompagne d’un renouvellement des principes de la santé publique, désormais davantage fondée sur l’appel à la responsabilité individuelle que sur les injonctions autoritaires.
Alors que les jeunes ne sont pas le groupe le plus atteint ni le plus à risque, les campagnes de prévention tendent à se focaliser sur eux.
L’accent mis sur la jeunesse est apparemment l’unique forme consensuelle que peuvent prendre souci moral et inquiétudes de santé publique, s’ils veulent éviter de stigmatiser un groupe particulier (comme les homosexuels, par exemple).
L’éducation sexuelle tend à délaisser les adultes pour se focaliser sur les adolescents.
La généralisation de l’enseignement secondaire rend en théorie possible l’exposition des jeunes à des recommandations qui orientent leur vie sexuelle.
Le paradoxe est que l’éducation sexuelle peut parfois être menée afin de décourager et de ralentir l’accès à la vie sexuelle.
Ainsi, dans les collèges québécois des années 1940, touchés par une réforme éducative qui recommande l’expression ouverte et l’autonomie
des adolescents, il s’agit de renforcer et de rationaliser l’encadrement moral des jeunes plutôt que de leur permettre d’aborder ouvertement les problèmes sexuels.
Dans le cas de l’éducation à l’abstinence aux États-Unis, qui est en vigueur dans la moitié des établissements scolaires étatsuniens, on peut dire qu’il s’agit d’une véritable politique sociale néolibérale, qui vise à rééduquer les pauvres, incapables de refréner leurs pulsions.
La sexualité à l’adolescence est perçue dans ce cas comme un danger, à l’égal de l’alcool et du tabac.
Au tournant du millénaire, si la panique morale autour de la pédophilie
traduit en partie un déclin du silence à l’égard des violences subies
pendant l’enfance, longtemps invisibles, elle a aussi pour effet de faire
passer au second plan la thématique de la violence intrafamiliale, pourtant
très majoritaire dans les atteintes subies.
Il se construit ainsi un personnage largement mythique du pédophile, psychopathe, prédateur, monstre absolu et extérieur à la famille, qui concentrerait tous les registres du mal.
La mise en cause de la pédophilie étend par ricochet le soupçon aux professions travaillant au plus près des enfants, éducateurs et enseignants.
Assignés à un rôle de victimes absolues, les enfants ne manquent pas de porte-parole infaillibles, prêts à stigmatiser en leur nom. De nombreuses pressions contradictoires se portent ainsi sur la justice.
Une des originalités de l’ouvrage est de s’être intéressé à des espaces non
occidentaux, ainsi qu’à la circulation et à la mobilité des normes de la
sexualité.
Cette circulation va de pair avec une hiérarchisation culturelle et sociale des espaces politiques, dont la colonisation mais aussi les mobilisations morales internationales constituent des exemples caractéristiques.
Ainsi, il existe une longue tradition coloniale de dénonciation de l’immoralité indigène.
La christianisation à Madagascar se donnait pour objectif une moralisation sexuelle des jeunes filles.
Il est intéressant de constater que certaines actions de prévention du sida
menées par des ONG du Nord, comme les campagnes ABC (Abstinence,
Be faithful and Condom use), s’inscrivent au fond assez bien dans cette
tradition coloniale.
Dans les mobilisations morales contre le tourisme sexuel, ou celle contre la traite des blanches (qui date de la fin du XIXe siècle, mais qui connaît une résurgence avec la lutte contemporaine contre la traite des êtres humains), des mécanismes transnationaux se mettent en place et aboutissent à des formes de législation supranationale, à l’initiative des pays du Nord, mais avec des effets privilégiés dans les pays du Sud.
Cette mondialisation des normes en matière de sexualité tient aussi à des circulations de contenus, de catégories, de savoirs, qui s’accélèrent fortement au IIIe millénaire avec la diffusion d’Internet.
Ainsi, au Cameroun, à l’époque contemporaine et dans un contexte défavorable à une expression ouverte, le vocabulaire de l’homosexualité se flexibilise en mêlant catégorisations de genre traditionnelles et classifications occidentales modernes.
C’est le cas dans de nombreux pays du Sud.
La diffusion et la consommation de pornographie par Internet en Iran sont associées par les jeunes des deux sexes à leur désir d’explorer des types de relations sexuelles interdits dans leur société.
Si la critique qui en est faite par le régime n’est pas si différente de certains discours publics tenus en Occident, le caractère extrême des sanctions mises en place montre que la pornographie est interprétée dans ce contexte comme une mise en cause politique.
Au sein des univers atteints par la circulation des contenus et des catégories, l’adoption et l’usage de nouvelles références par certains contribuent à faire bouger les lignes, et donc les rapports entre les groupes.
Tant sur la sexualité que sur la jeunesse, les savoirs sont liés à des pratiques professionnelles, c’est-à-dire aux objectifs sociaux que se donnent les disciplines concernées.
Ainsi, lorsque les jésuites québécois se décident à aborder explicitement la sexualité des adolescents dans les années 1940, c’est d’abord dans un but d’aggiornamento de leur pratique pédagogique.
Des théories et des études psychologiques sur le lien entre homosexualité masculine et criminalité apparaissent dans divers contextes nationaux, dans le but de protéger la société et de prévenir des comportements jugés indésirables.
Ainsi, en Italie, dans les années 1920, alors que le Code pénal ne réprime pas l’homosexualité, les études psychiatriques tendent à la définir comme un signe de comportement criminel potentiel, dont la prostitution masculine serait la preuve. En Nouvelle-Zélande, dans les années 1950, la théorie psychologique d’une phase homosexuelle inévitable était très répandue chez les éducateurs et les psychologues : elle signalait une sorte d’absence de contrôle de soi, favorable à la délinquance, qu’il fallait traiter. Dans le contexte français contemporain de la lutte contre le SIDA, les jeunes homosexuels sont moins considérés comme une population dangereuse que comme un groupe vulnérable : l’insistance sur les risques encourus par le groupe, moins nettement délimité qu’on ne pourrait le penser, traduit en partie un enjeu de construction communautaire.
Les représentations littéraires, artistiques et médiatiques de la sexualité des jeunes n’échappent jamais aux cadres sociaux, culturels et politiques qui les rendent possibles, et qu’elles confortent généralement.
L’étude d’une correspondance romantique entre des amants « maudits » sous le premier Empire montre que celle-ci s’inscrit dans des modèles littéraires où l’homme joue un rôle de victime, justement parce qu’il ne l’est pas.
L’impression que la presse adolescente féminine contemporaine donnerait une vision très ouverte de la sexualité ne résiste pas à un examen attentif : elle est au contraire le vecteur d’une division traditionnelle des rôles dans laquelle les femmes ne doivent pas se montrer trop actives sexuellement, sous peine de ne pas parvenir à leurs fins, qui ne peuvent être que conjugales.
L’étude des représentations de la sexualité juvénile dans le cinéma français montre la disparition, dans les dernières décennies, d’une opposition bien établie dans l’après-guerre entre les « vierges » et les « garces », ce qui correspond à la dissolution de l’idéal social de la virginité des femmes à partir des années 1960.
* * L’histoire des relations entre jeunesse et sexualité n’est pas celle d’une percée triomphale, aux accents de libération, qui succéderait à une implacable répression. Les études présentées dans cet ouvrage montrent que l’émergence d’un nouvel âge de jeunesse sexuelle pour toutes et tous s’opère de manière incertaine et inégale, d’un secteur social et d’un espace culturel à l’autre, mais que, dans tous les cas, de nouveaux impératifs sociaux s’imposent et s’incorporent aux individus.
Les craintes pour les dangers encourus et la volonté de protéger la jeunesse justifient toujours pour les adultes une surveillance de l’accès à la sexualité des jeunes, même si elle prend une forme moins institutionnelle.
Enfin, si les relations entre femmes et hommes se réorganisent, et si la référence à l’égalité des sexes se généralise, la hiérarchie psychologique et pratique des rôles masculins et féminins reste bien présente.
Véronique Blanchard, Régis Revenin, Jean-Jacques Yvorel
La jeunesse et la sexualité partagent au moins un point commun : ces
deux catégories souvent effraient.
Depuis un siècle au moins, elles renvoient l’une et l’autre, dans l’imaginaire social, au danger, à l’interdit, à la marge.
Ainsi, nous serions tentés de dire qu’il est devenu délicat – depuis que le crime absolu est incarné par la pédophilie (notion fourretout que quelques-unes des contributions de l’ouvrage tentent d’éclairer, de cerner, de définir) – d’évoquer la sexualité juvénile ou les liens entre jeunesse et sexualité.
Freud pourrait-il encore, en 2010, évoquer la sexualité infantile sans être lui-même perçu comme un pervers ?
Un débat public passionné et sans distance
Depuis quelques décennies déjà, ici et là, la sexualité des jeunes et les rapports entre jeunesse et sexualité (selon que les jeunes sont acteurs ou victimes de telles ou telles pratiques, consenties ou abusives) font
1. Nous avons fait le choix, dans cet ouvrage, de considérer la jeunesse comme n’englobant pas l’enfance (période que nous pourrions situer de la naissance à la puberté) ; il s’agira donc pour l’essentiel d’évoquer ici les adolescents et les jeunes adultes. Il convient de se reporter à la bibliographie générale de l’ouvrage pour tout ce qui est des discussions sur le concept « jeunesse » et sur ce qu’il recouvre, notamment dans une perspective historique. Par ailleurs, les notes de bas de page de l’introduction ont volontairement été allégées ; nous invitons les lectrices et lecteurs à se reporter, là aussi, à la bibliographie générale.
Certains qualifient même volontiers cette médiatisation à tous crins de mode.
Cependant, même inconsciemment, les liens entre jeunesse et sexualité sont récurrents, voire évidents, dans les représentations qu’en véhiculent les médias de masse, ainsi que dans les normes de genre et de sexualité transmises par les parents, par l’école, par les camarades.
Dans des registres certes différents, éducation au respect (entre filles et garçons, entre hétérosexuels et gais/lesbiennes), prévention contre le SIDA, pilule du lendemain, « tournantes »… sont toujours associées, dans l’imaginaire collectif, à la jeunesse.
On le sait désormais, l’opinion publique occidentale a commencé
à s’intéresser à la jeunesse au cours du XIXe siècle, au moment même où
la sexualité devenait elle aussi un sujet en tant que tel, détachée de la
seule reproduction et de la vie matrimoniale.
Non pas que les jeunes n’aient pas existé auparavant, mais qui les considérait en tant qu’individus à part entière ? Leur âge était-il une identité en soi, aussi forte que leur milieu social ou leur appartenance professionnelle ? Certainement pas.
Les pratiques sexuelles aussi ont toujours existé, mais c’est seulement
depuis un siècle qu’elles sont devenues productrices d’identités, de normes et de contre-normes.
Ce qui est surprenant, c’est qu’en dépit du peu de recherches historiques et sociologiques sur les sexualités infantiles et juvéniles, le sujet semble connu, voire rebattu.
Pour l’essentiel, les productions relèvent des sciences du psychisme, fréquemment sous la forme de guides pratiques (aux idées et recettes toutes faites) signés par un pédopsychiatre plus ou moins médiatique, à destination de parents anxieux, ou bien ces ouvrages relèvent de l’enquête ournalistique plus ou moins racoleuse.
En définitive, bien peu de publications sont fondées sur de réelles enquêtes ethnographiques ou sur un travail d’archives approfondi.
Les interrogations dans l’opinion publique foisonnent pourtant : dans une société hypersexualisée, avec un accès plus facile à la pornographie, y compris pour les très jeunes adolescents, faut-il voir une surmédiatisation de la sexualité, et notamment des violences sexuelles, ou doit-on considérer que celles-ci sont en réelle augmentation ? Ne seraient-elles pas plus dénoncées qu’elles ne l’étaient autrefois ? Si oui, pour quelles raisons ?
Il y a eu, à la suite du film La Squale (2000) et de l’ouvrage de Samira Bellil, Dans l’enfer des tournantes (2002), un véritable déferlement médiatique concernant les viols en réunion commis par des bandes d’adolescents (le plus souvent d’origine maghrébine ou africaine) de banlieue. Quelque dix ans plus tard, nous n’en parlons presque plus : les viols collectifs auraient-ils disparu ? Quid des enjeux de classe et de race (en plus des questionnements évidents en termes de rapports sociaux de sexe) ?
Que dire aussi des très médiatiques affaires pédophiles, de Dutroux
à Évrard en passant par la débâcle judiciaire d’Outreau… quand on sait
que l’essentiel des abus sexuels sur les mineurs est en fait constitué de
relations incestueuses, le plus souvent tues ?
Que penser de l’affaire Cohn-Bendit qui resurgit plus de trente ans après, sortie de son contexte politique et culturel, sans explication aucune de ce qu’avait pu être la décennie 1970 et de ce qui avait pu apparaître comme des principes éducatifs (dignes d’intérêt à une époque donnée) ? Et de la polémique autour du ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, plusieurs années après la publication de son autobiographie, dans laquelle il évoque
notamment ses relations sexuelles tarifées avec des prostitués
thaïlandais ?
Que dire enfin de ce qui peut apparaître aujourd’hui comme un retour du bâton : du sida à la castration chimique en passant par les prises de position de Ségolène Royal, candidate socialiste aux dernières élections présidentielles, sur la famille, la sexualité, les moeurs plus généralement ?
Dans le même temps, des pans entiers de la sexualité juvénile nous échappent à nous adultes, parents, travailleurs sociaux, psychologues, psychiatres, universitaires, dans une société de plus en plus voyeuriste et exhibitionniste (comme l’attestent les nombreuses émissions de confessions, de téléréalité, etc.).
En effet, quid des phénomènes « lolita » ou encore « dédipix », ce mode de sociabilité adolescente qui consiste à afficher et à rendre publiques des photos suggestives sur les téléphones mobiles.
Les sciences humaines et sociales pour faire avancer le débat Il y a là matière à de vrais débats de société que les universitaires doivent nourrir, bien évidemment : que s’est-il joué, de la « libération » sexuelle des années 1970 (laquelle a pu justifier certaines expériences et expérimentations) à nos jours (où la catégorie des abus sexuels sur mineurs n’a eu de cesse de s’étendre, au point qu’ils sont devenus socialement beaucoup plus intolérables que ne le sont les violences sexuelles sur les femmes adultes par exemple) ? Tous les abus ne se vaudraient-ils pas ?
Qu’est-ce qui peut encore, en 2010, relever de l’initiation sexuelle ou sentimentale des adolescents (le fameux « touche-pipi ») ? N’est-il pas temps aussi de repenser les rapports intergénérationnels dans une société de plus en plus vieillissante, mais qui accorde une place – médiatiquement, du reste – cruciale à la jeunesse et au jeunisme ?
Nous l’avons nous-mêmes constaté dans nos propres recherches autour de l’histoire de la jeunesse française dite « déviante » des années d’après-guerre. La jeunesse est encore rarement abordée en France dans une perspective de genre. Les mineures sont quasiment absentes des études monographiques, mais surtout la question d’une justice sexuée n’est que peu envisagée, dès lors qu’il s’agit des jeunes. De même, la prostitution masculine juvénile à cette même époque reste un angle mort des recherches sur la jeunesse et sur la sexualité.
C’est ce double constat à la fois académique et sociétal (l’un et l’autre ne pouvant être dissociés) qui nous a amenés à faire ce livre, pour dresser un premier bilan d’un champ passionnant, riche, en pleine construction, pour susciter des recherches (en langue française notamment), parce que les sources et les terrains ne manquent pas, mais aussi pour apporter, en contrepoint, de la substance aux actuels débats de société, souvent (trop) passionnés.
Il ne s’agit pas de dresser un bilan comparé et exhaustif des études
menées ici et là sur la jeunesse, d’une part, et sur la sexualité, d’autre
part.
En revanche, un questionnement simple a guidé notre démarche
collective : pourquoi y a-t-il aussi peu de croisements entre « jeunesse »
et « sexualité » dans les recherches académiques alors que les débats de
société, eux, ne manquent pas ?
Tandis que la jeunesse est désormais, en histoire comme en sociologie, un objet classique de recherches et que les travaux en sciences humaines et sociales consacrés à la sexualité – et plus encore au genre – ne cessent de se développer, alors que les sciences de l’éducation sont même devenues une discipline universitaire plus ou moins visible et reconnue selon les pays (même si elles ne s’intéressent pas uniquement à l’éducation et à la formation des jeunes), les liens entre « jeunesse » et « sexualité » restent encore rares.
Stimulés notamment par la mise en place et le développement de la scolarisation de masse, par la faillite des formes traditionnelles de transmission des savoirs (la fameuse « crise » de l’apprentissage) ou par la découverte du problème de la délinquance juvénile – depuis environ un siècle –, les travaux historiques et sociologiques sur l’enfance et l’adolescence sont désormais installés dans le paysage scientifique.
Le développement des travaux sur la sexualité et sur les rapports sociaux de sexe ou le genre est en revanche plus récent, plus modeste aussi, car plus contesté, comme relevant de l’intime – reproche particulièrement virulent en France où la séparation entre vie publique et vie privée est probablement plus marquée que dans les pays anglo-saxons.
Pour autant, la dynamique est bel et bien enclenchée. Les premiers travaux
médicaux, psychiatriques ou psychologiques traitèrent principalement
des déviances et autres perversions sexuelles.
Puis, à partir de la Seconde Guerre mondiale, vinrent les premières enquêtes sociologiques nordaméricaines sur les comportements sexuels.
Bien que ces travaux aient été rapidement traduits en français, il fallut attendre 1972 pour qu’une semblable enquête se penche sur la sexualité en France, et encore deux décennies pour que la sexualité des jeunes soit spécifiquement étudiée par les sociologues.
Depuis lors, l’état des connaissances empiriques, tant quantitatives que qualitatives, tout comme les problématiques posées par Michel Foucault notamment ont largement évolué.
Désormais, la psychanalyse fait de la sexualité l’élément central
du fonctionnement psychique et accorde à l’enfance et à l’adolescence
une place prépondérante dans le processus de construction identitaire
des individus.
Bien qu’elle soit aujourd’hui attaquée, elle influence encore la plupart des discours et des pratiques psychologiques, psychiatriques et pédopsychiatriques.
Aussi, les « psys » ne pouvaient manquer de rapprocher jeunesse et sexualité.
Mais n’y a-t-il pas là justement un risque d’essentialisation et de naturalisation ?
Ne risque-t-on pas de sortir la jeunesse et la sexualité de l’ordre de l’Histoire pour les renvoyer à l’ordre de la Nature ?
Ainsi, depuis quarante ans, qui invite-t-on sur un plateau de télévision
pour parler des jeunes ? Des psychiatres, des psychanalystes, des
psychologues.
Qui invite-t-on pour parler de la sexualité ? Des psychiatres,
des psychanalystes, des psychologues.
Il n’est alors jamais question ni de sources ni de terrains.
C’est pourquoi les recherches historiques et sociologiques devaient émerger et doivent continuer à être menées.
2. Pierre Simon (dir.), Rapport sur le comportement sexuel des Français, Paris, Julliard, 1972 ; Hugues Lagrange et Brigitte Lhomond (dir.), Les Comportements sexuels des jeunes de 15 à 18 ans : enquête, Paris, ANRS/La Documentation française, 1995.
Nous ne voulions pas traiter, à la manière d’un dictionnaire, de façon quasi exhaustive, des entrées synthétisant les travaux existant sur une question précise, illustrée d’exemples tirés de plusieurs pays.
Ce travail aurait été une véritable gageure, tant les recherches (en France
notamment) en sont à leurs balbutiements.
À la suite d’un large appel
à communications (en anglais et en français) et après avoir constitué
un comité de lecture international, selon les principes d’une revue scientifique, nous avons opéré des choix parmi les très nombreuses contributions reçues, selon trois grands axes, illustrés par des études de cas
empiriques en France et dans d’autres pays, privilégiant selon les articles
tel ou tel rapport de domination et de pouvoir (genre/sexe, ethnie/race,
classe sociale…), toujours en lien avec l’âge et la sexualité : les initiations,
les interdits et les identités.
D’abord, la question de l’éducation à la sexualité semble centrale.
En matière de sexualité, la jeunesse est généralement le temps de l’initiation.
Ces découvertes empruntent des chemins multiples, et c’est un
truisme de dire qu’elles varient selon les époques, les classes sociales, les
espaces et, bien sûr, le sexe.
Elles passent notamment par l’éducation sexuelle plus ou moins formalisée, plus ou moins didactique, par des sociabilités juvéniles plus ou moins contrôlées par les adultes, où se vivent les premières expériences du désir et du corps de l’autre.
Les spécialistes de l’adolescence et de la jeunesse font de l’entrée dans la
sexualité active un critère important du passage vers l’âge adulte.
Aussi les « premières fois » ont-elles fait l’objet de quelques investigations sociologiques.
Les recherches en la matière sont aussi bien quantitatives que qualitatives.
La forme particulière de discours sur la sexualité que constitue l’éducation sexuelle destinée aux enfants et aux adolescents a suscité un certain nombre de travaux. En premier lieu, les chercheurs qui se sont penchés sur le néomalthusianisme ont évoqué le rôle pionnier des militants de ce mouvement en matière d’éducation sexuelle. Il s’agit cependant plus souvent d’une information destinée aux adultes entrés dans la conjugalité, contrepoint des « bibles des jeunes époux » natalistes, hygiénistes et moralisantes. Par ailleurs, l’épidémie de sida a engendré toute une série de recherches sur la réception et les effets des campagnes de prévention et d’éducation.
3. Voir la réédition commentée par Alain Corbin de La Petite Bible des jeunes époux [Charles Thomas-Caraman ; 1885], Grenoble, Jérôme Millon, 2008.
Les potentialités éducatives et pédagogiques de la Toile comme les
dangers qu’elle fait ou ferait courir à nos enfants ou à nos adolescents
génèrent colloques et ouvrages.
Plus globalement, le développement
d’Internet, média de plus en plus interactif, où le « sexe » occupe une
place prépondérante, a stimulé la recherche sur les liens entre jeunesse,
médias et sexualité, essentiellement des pamphlets mettant en cause un
certain laxisme social. Enfin, au-delà des vieilles antiennes sur les effets
criminogènes de la littérature, du théâtre, du cinéma ou d’Internet, on
cherche à décrypter les liens entre représentations et pratiques effectives.
Tout cela méritait, là encore, des recherches de terrain et des analyses
historiques.
Interdits
Au coeur de l’éducation se trouvent aussi les interdits.
Éduquer, c’est fixer des limites, faire l’apprentissage de ce qui est hors la loi.
Comme auteurs ou comme victimes des violences sexuelles, les enfants et les jeunes ont souvent été appréhendés par les sciences sociales au travers de la déviance et de la délinquance, et les recherches sur les sexualités ont fait la part belle à l’étude des pratiques « hors la loi », qu’il s’agisse de la prostitution ou de la contraception et de l’avortement. Les mineurs acteurs ou objets des sexualités « dangereuses » commencent à mobiliser la communauté scientifique.
Si les travaux sur la prostitution tant féminine que masculine sont
nombreux, les recherches spécifiques sur la prostitution juvénile restent
relativement rares. Les travaux sociologiques ont souvent une visée pratique,
et les éléments d’analyse sont souvent reliés à des objectifs
sociaux.
Le caractère exploratoire du récent numéro de la Revue d’histoire
de l’enfance « irrégulière » consacré à la prostitution des mineurs atteste
la nouveauté du champ.
Dès le XIXe siècle au moins, dans les discours médiatiques et politiques, voire dans les propos savants, les mineurs sont toujours présentés conjointement comme des individus en danger qu’il convient de protéger, et comme des individus dangereux dont il convient de se protéger.
Cette grille de lecture s’applique aujourd’hui encore dans le cas
des violences sexuelles, et même parfois de manière caricaturale : le
mineur abusé sexuellement est la victime innocente par excellence, et
le « jeune de banlieue », potentiel agresseur sexuel dont l’âge ne cesserait
de diminuer, le parangon du danger social.
Auteur de délits ou de crimes sexuels, le jeune a fait l’objet de nombreuses recherches cliniques ou criminologiques, mais aussi de quelques travaux plus sociologiques ou socio-historiques
4. Il reste cependant beaucoup à faire dans ce domaine.
Depuis l’ouvrage pionnier de Georges Vigarello sur le viol, qui, s’il
n’était pas centré sur les mineurs, incluait une importante réflexion les
concernant, les travaux sur les mineurs victimes se sont multipliés.
Les iolences sexuelles sont abordées dans le cadre d’études plus larges sur
les violences en général
5. La pédophilie, la prostitution non plus juvénile mais infantile, le tourisme sexuel, la pornographie infantile et l’inceste sont l’objet d’investigations tant sociologiques qu’historiques, exposées dans le présent ouvrage.
Identités Enfin se pose la question centrale de l’identité, à la fois sexuée mais aussi sexuelle. Le concept d’identité, né dans le champ de la psychologie sociale, « acclimaté » par la sociologie puis par l’histoire, est largement utilisé et discuté dans les études sur le genre et la sexualité, autour des débats ouverts par Joan Scott, Judith Butler ou encore David Halperin sur la construction des identités sexuelles.
L’histoire des femmes et la sociologie du genre ont contribué à mettre en lumière la construction et l’historicité des identités sexuées.
La féminité et la virilité sont des produits de l’Histoire, et doivent sans cesse être replacées dans leur contexte spatiotemporel.
La jeunesse est en partie le moment où se construisent les identités, notamment sexuelles.
Comment la masculinité hétérosexuelle s’est-elle adaptée à tous les bouleversements sociaux et sociétaux de ces dernières décennies (avancée des droits des femmes, contraception, autonomisation des corps féminins, etc.) ? Comment renégocier dans le contrat social la place des jeunes hommes quand les rites de passage traditionnels de la virilité (comme le service militaire
4. Laurent Mucchielli, Le Scandale des « tournantes ». Dérives médiatiques, contreenquête sociologique, Paris, La Découverte, 2005 ; Christophe Adam et al., « Enfermement des mineurs poursuivis pour “agression sexuelle sur mineur”. Une analyse croisée des modes de connaissance dans le traitement d’une catégorie émergeante », Déviance et Société, vol. 33, 2009/1, p. 69-93.
5. Par exemple, Jean-Claude Caron évoque les violences sexuelles dans À l’école de la violence. Châtiments et sévices dans l’institution scolaire au XIXe siècle, Paris, _ Aubier, 1999 ; et Élise Yvorel dans Les Enfants de l’ombre. La vie quotidienne des jeunes détenus au XXe siècle en France métropolitaine, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007.
Comment se construire en tant que jeune lesbienne, jeune gai ou jeune transsexuel dans une société hétérosexuelle ? Que dire aussi du fait que la drague peut désormais être initiée par les filles ?
Enfin, rappelons ici, pour dissiper tout malentendu, que si les abus sexuels ne sont pas une sexualité, ni une forme de sexualité, ils n’en contribuent pas moins à forger les identités sexuées et sexuelles des enfants ou des adolescents victimes ou coupables de violences sexuelles.
En ce sens, le présent recueil ne traite donc pas de la sexualité ou des sexualités juvéniles, mais bien des rapports entre les jeunes et les pratiques, représentations et normes sexuelle

"La primauté de la parole masculine, son aptitude à apparaitre « neutre et universelle » est l’un des mécanismes qui permet au masculin de servir de référence, de modèle et de prototype au genre humain". Godelier.