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Virilisme : la dérive des cités

Daniel Welzer-Lang

Maitre de conférence de l’universite Toulouse-Le Mirail

Réaction virile exacerbée face à l’évolution des rapports hommes-femmes, le virilisme, surtout dans les banlieues, est aussi l’indicateur d’un malaise social plus large.

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Nous les mecsNotre société évolue très vite, notamment en ce qui concerne les rapports hommes-femmes – ce que dans notre jargon sociologique nous appelons « rapports sociaux de sexe ».
Accès à la contraception et à l’avortement, reconnaissance des contraintes du travail domestique, réalisé encore majoritairement par les femmes, conditions du travail salarié, reconnaissance et lutte contre les violences domestiques, etc., sont autant de balises qui marquent la marche vers l’égalité.
Si les femmes féministes se sont penchées sur la domination que subissaient les femmes, peu de sociologues se sont intéressés à ce que vivaient les hommes, les dominants, dans leurs rapports aux femmes et dans leurs rapports aux hommes.

CRS
J’aimerais essayer de comprendre les rapports entre la virilité des hommes et ce que je nomme les crispations virilistes, que l’on peut observer dans les quartiers populaires en France, et ce au-delà de la stigmatisation et de la désignation.
Savoir en quoi les jeunes mâles qui se donnent à voir au bas des tours ne sont pas un phénomène exceptionnel, mais au contraire une forme exacerbée de virilité, liée au destin post-colonial de ces jeunes.

La virilité, expression des rapports sociaux de sexe

Qu’est-ce que la virilité ? Dans le Dictionnaire critique du féminisme, paru aux PUF en novembre 2000, avec Pascale Molinier, nous la définissions ainsi : « La virilité revêt un double sens :

1) les attributs sociaux associés aux hommes et au masculin : la force, le courage, la capacité à se battre, le « droit » à la violence et aux privilèges associés à la domination de celles, et ceux, qui ne sont pas et ne peuvent pas être virils : femmes, enfants… ;

2) la forme érectile et pénétrante de la sexualité masculine.
La virilité, dans les deux acceptions du terme, est apprise et imposée aux garçons par le groupe des hommes au cours de leur socialisation pour qu’ils se distinguent hiérarchiquement des femmes.
La virilité est l’expression collective et individualisée de la domination masculine. »
La virilité constitue donc l’attribut principal des hommes, des garçons, dans leurs rapports au monde, aux femmes et aux hommes, à travers les rapports sociaux de sexe.
Les rapports sociaux de sexe organisent les représentations et les pratiques des hommes et des femmes en les constituant comme hommes et comme femmes dans des relations de pouvoir asymétriques et hiérarchisées, ce que Bourdieu appelle la violence symbolique (1998).
Rassurons ceux qui pourraient être inquiets. Et il y en a…
En critiquant la virilité obligatoire, il n’est bien évidemment pas question de castrer les hommes, ni les hommes habitant les quartiers populaires, ni les autres. Le fait de désirer des femmes, des hommes, ou les deux n’est pas en cause.
La manière de le faire et/ou de l’imposer, oui !

La « maison-des-hommes », lieu de l’homosocialité

Mes travaux précédents (1994, 2000) explicitent comment les garçons sont socialisés en hommes de manière sexiste et homophobe dans ce que j’ai appelé la « maison-des-hommes », en référence aux travaux de Maurice Godelier.
Dans les espaces monosexués, entre hommes en devenir (cours d’école – même mixtes quand les garçons se regroupent entre eux –, clubs de sport, cafés, etc.), les garçons, à l’abri du regard des femmes, apprennent à être de « vrais » hommes, donc différents des femmes et des hommes qui ressemblent aux femmes. Dans cette maison-des-hommes, à chaque âge de la vie, à chaque étape de la construction du masculin, est affectée une « pièce » : chambre, cave, café ou stade. Bref, un lieu où l’homosocialité (les relations sociales entre les personnes du même sexe) peut se vivre et s’expérimenter dans le groupe de pairs.
Dans ces groupes, les plus vieux, ceux qui sont déjà initiés par les aînés, montrent, corrigent et modélisent les accédants à la virilité. Une fois quittée la première pièce, chaque homme devient tout à la fois initiateur et initié.
Dans la maison-des-hommes, outre le fait d’apprendre comment être avec les femmes (en feuilletant des magazines ou en visionnant des films pornographiques), chacun des garçons incorpore la lutte permanente pour être le plus fort, le meilleur, le premier, pour ressembler aux héros virils : sportifs, cow-boys, policiers ou bandits…
Et malheur à ceux qui n’y arrivent pas, ou qui ne veulent pas s’adonner à ces « jeux ». Assimilés à des femmes, traités de « femmelettes », de « gonzesses », violentés, parfois abusés, ils servent de boucs émissaires, de menace collective pour inciter les recrues de la masculinité à se conformer aux codes virils.
Dans cette socialisation, le féminin est le pôle repoussoir central, l’ennemi intérieur à combattre sous peine d’être soi-même assimilé à une femme et d’être (mal) traité comme telle.

La violence est incorporée dans cette socialisation :
violence d’abord contre soi, contre son corps dans les apprentissages sportifs pour qu’il se conforme au corps masculin, et violences avec les autres.

Les violences que subissent les femmes plus tard sont déjà apprises entre hommes. Apprendre à souffrir pour être un homme, accepter la loi des plus grands, ne pas se plaindre pour ne pas ressembler aux femmes, ni à leurs équivalents symboliques que sont les homosexuels, tout cela se déroule aussi dans un fort climat d’homosocialité qui procure du plaisir. Le plaisir d’être un homme. Le masculin, les rapports entre hommes sont structurés à l’image hiérarchisée des rapports hommes-femmes à travers l’échelle de virilité.
C’est ainsi que j’ai proposé de définir l’homophobie comme « la discrimination envers les personnes qui montrent, ou à qui l’on prête, certaines qualités (ou défauts) attribuées à l’autre genre.
L’homophobie bétonne les frontières de genre ».
Ainsi, quand on insulte quelqu’un en le traitant d’« enculé », on le menace en fait de ne pas être considéré comme un homme viril et d’être puni comme une femme.
L’insulte homophobe renforce de ce fait la domination masculine et le culte de la virilité.

Le virilisme est l’exacerbation des attitudes, représentations et pratiques viriles

Tous les hommes, parce que hommes, sont (ou doivent être) dominants dans leurs rapports individuels et collectifs avec les femmes.
Il suffit qu’une personne soit cataloguée comme appartenant au groupe des hommes pour qu’elle puisse, en droit ou en fait, obtenir une meilleure situation sociale (salaire, sécurité quotidienne, autonomie individuelle, etc.) qu’une autre classée comme femme, tous indicateurs sociaux égaux par ailleurs (classe, âge, origine ethnique, etc.).
Mais, si tous les hommes sont dominants, tous les hommes ne sont pas les mêmes, ni dans leurs rapports aux femmes, ni dans leurs rapports aux hommes. Certains d’entre eux redoublent de signes et de pratiques viriles dans leurs rapports au monde. Ainsi, toutes les femmes sont, parce que femmes, exposées au risque de violences conjugales par leurs conjoints, mais seulement 10 % des femmes sont violentées (cf. Jaspard et al., 2001).

Les multiples formes de crispations virilistes

Le rap, dans un certain nombre de ses expressions (pensons au gangsta rap), la culture « lascar », l’incendie de voitures et les rodéos (ah ! « la bagnole » et l’émotion jubilatoire de s’approprier une « belle » machine, de conduire vite), les attitudes agressives et homophobes entre garçons, à l’encontre des filles et avec les autres personnes, les bagarres continuelles, la survalorisation de la force, de l’affrontement avec les autres groupes virils, dont les forces policières, le fait de marquer son territoire par l’insulte ou l’intimidation permanentes, etc., sont des formes de crispations virilistes qui dépassent les simples modes traditionnels d’expression masculine (virile).
Le virilisme s’exerce aux dépens de certains hommes (les plus faibles ou ceux qui ne désirent pas ou n’arrivent pas à prouver leur force, leur virilité) et de l’ensemble des femmes. On peut y lire des formes de désespoir, de luttes sociales suicidaires – suicidaires dans la mesure où elles mettent en « jeu » la vie de ces jeunes hommes, mais aussi où elles aboutissent à des impasses destructrices des équipements collectifs présents dans les quartiers.
J’y lis aussi une réponse viriliste au sort réservé à « nos pauvres » que sont aujourd’hui une partie des jeunes hommes qui habitent les quartiers populaires.
C’est aussi une stratégie de défense collective qui répond à la peur du chômage, du racisme, à l’état de non-droit que l’on essaie d’imposer à celles et ceux qui sont issus de l’immigration, à la souffrance de ne pas pouvoir exhiber les autres attributs de la virilité, notamment les honneurs qui permettent « normalement » de disposer des privilèges masculins liés aux positions sociales de père, conjoint et homme ordinairement viril ; les attributs affectés aux hommes dans le cadre de la famille viriarcale1.

Repli viriliste, émigration et post-colonialisme

Un autre fait concourt sans doute au repli viriliste.
Les jeunes des quartiers sont pauvres, et d’origine émigrée, issus de pays colonisés par la France. Je dis bien émigrée, et non immigrée.
Le discours, les termes utilisés ont du sens. Dire immigré, c’est adopter, dans le discours, la posture ethnocentrée de ceux et celles qui accueillent les émigré-e-s, la position de ceux et celles qui, parce que en l’occurrence dominant-e-s, peuvent nier les faits de cette domination particulière.
La colonisation a aussi exporté et imposé son « ordre de genre », métissé les modèles de virilité issus des puissances coloniales avec les ordres de virilité locaux.
On sait, depuis les travaux de Bourdieu, l’importance du nif (« l’honneur ») chez les Kabyles (1998), celle d’une stricte division hommes-femmes dans les pays arabo-musulmans (Lacoste Dujardin, 1996) et on peut supposer encore vivaces ces valeurs constitutives de la virilité dans les générations postémigration.
Le peu d’études critiques sur les hommes et le masculin, ainsi que le peu de recherches historiques sur les hommes (avec un « h » minuscule), ne nous permet pas de savoir quel type de virilité était attribué par les colonisateurs du Maghreb aux populations colonisées, ou aux intermédiaires de la colonisation que furent les pieds-noirs.
Seuls, à ma connaissance, les travaux anglo-saxons ont abordé ce thème2.
Gageons que, pour les colonisateurs eux-mêmes, la virilité des peuples soumis ait été affectée d’une moindre valeur.

L’influence des crispations virilistes sur la sexualité

Toujours est-il que, dans ces affrontements de virilité, les jeunes des quartiers, en particulier ceux qui sont liés à l’histoire coloniale de l’État français, se raccrochent aujourd’hui à des valeurs, des rapports sociaux de sexe, des formes de domination masculine mises à mal par plus de trois décennies de luttes féministes et « gaies », d’évolutions du rapport au travail et au corps, bref de changements sociaux de fond.
Parmi ces « objets de valeur », constitutifs de la virilité elle-même, la sexualité masculine est déclinée dans le célèbre couple maman/putain : les femmes qu’aiment (ou pas) les hommes avec lesquelles ils vivent, les femmes (qu’ils aiment ou pas) affectées à la sexualité.
Socialisés avant la puberté à travers la pornographie, ils reproduisent cette dichotomie dans leur sexualité.
Aujourd’hui, la figure de la putain est parfois remplacée par celle de la « salope », une femme que l’on ne paie plus, une femme qui aime le sexe dans les termes où le définissent les hommes, ou une femme que l’on force, seul ou en groupe (parce qu’elle l’aurait « mérité » d’une manière ou d’une autre).
La logique est la même : il serait légitime d’imposer sa sexualité par la force et/ou l’argent.
D’ailleurs, pensent certain-e-s, il faut bien que la sexualité masculine trouve des exutoires : c’est « normal », « naturel », « pulsionnel ».
Là aussi, les luttes féministes ont mis des mots – le viol, le harcèlement –, décrit d’autres types de rapports plus égalitaires.
Mais les jeunes des quartiers, exclus des formes modernes de citoyenneté (notamment le droit au travail), sont aussi exclus du nouveau contrat hommes-femmes qui s’élabore empiriquement (et laborieusement !).
Le mode d’exercice traditionnel de la sexualité masculine découpe les corps des femmes en bouts ; le désir sexuel est vécu comme dissocié du social et des affects.
La sexualité est rapide, phallocentrée.
Prenons l’exemple des « tournantes » où des femmes sont appropriées sexuellement et collectivement par un groupe d’hommes. Le viol collectif dans les quartiers populaires n’est pas un phénomène nouveau, que les victimes soient des femmes ou des hommes.
Mais le viol (de femmes) est aujourd’hui nommé comme tel : un crime individuel et collectif.
Outre les atteintes qu’ils représentent, leurs conséquences physiques et psychiques, le viol (ou sa menace sans cesse entretenue) comme les violences domestiques sont un obstacle réel à la prise d’autonomie des femmes.
Mais, à la différence des époques précédentes, les relations violentes imposées, qu’il s’agisse de viol ou non, sont maintenant largement refusées par les femmes qui disposent aujourd’hui de recours et de ressources qu’elles n’avaient pas avant.
Ce n’est pas un hasard si de nombreuses filles préfèrent quitter les quartiers et chercher des relations sociales et sexuelles dans d’autres cercles urbains.

Le virilisme n’est pas l’apanage des banlieues.

Maintenant, traité ici en ce qui concerne les jeunes des quartiers, le virilisme n’est pas limité, et de loin, aux quartiers populaires.
D’autres hommes montrent des signes de virilisme, des formes exacerbées de virilité.
Pensons aux pères divorcés qui transforment un conflit individuel avec une femme (qu’ils ont aimée) en lutte contre toutes les femmes,
aux cadres soucieux de ne pas faire partie des plans de licenciement et qui donnent des gages de supervirilité en maltraitant leur personnel, etc.

En fait, la critique de la virilité et du virilisme est une des formes actuelles pour discuter entre hommes et femmes de nouvelles manières de vivre ensemble des rapports où la domination sera remisée dans les musées de l’histoire. Savoir +

BOURDIEU Pierre La Domination masculine Paris : Seuil, 1998 ,.

GODELIER Maurice « Qu’est-ce qu’un acte sexuel ? » Revue internationale de psychopathologie , 1995,. n° 19, pp. 351-382.

JASPARD Maryse ; L’EQUIPE ENVEFF 2001 « Nommer et compter les violences envers les femmes : une première enquête nationale en France ». Population et sociétés , janv. 2001,. n° 364 , pp. 2-5.

MATHIEU Nicole-Claude L’Anatomie politique, catégorisations et idéologies du sexe Paris : Coté-femmes, 1991 ,.

WELZER-LANG Daniel Le Viol au masculin Paris : L’Harmattan, 1988,.

WELZER-LANG Daniel ; MOLINIER Pascale « Féminité, masculinité, virilité ». Dictionnaire critique du féminisme Paris : PUF, 2000 ,. Hirata Helena, Laborie Françoise, Le Douaré Hélène, Senotier Danièle (sous la dir. de)

WELZER-LANG Daniel (sous la dir. de) Nouvelles Approches des hommes et du masculin Toulouse : Presses universitaires du Mirail, 2000 ,.

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Citations

« Le féminisme, c’est ne pas compter sur le Prince Charmant ». Jules Renard

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