Nous vous annoncions, les 9 et 18 février dernier, la sortie prochaine d’un livre-débat sur l’homophobie pour le moins étonnant, mêlant les contributions de Christine Boutin, d’Henry Chapier et de Franck Chaumont, l’auteur d’Homo-ghetto sur l’homosexualité dans les cités.
Les extraits et remarques formulés et discutés ci-dessous concernent donc les épreuves du livre reçues trois semaines avant la publication de celui-ci.
Le journaliste Xavier Rinaldi, qui a organisé les trois entretiens, orienté les débats et supervisé le livre, nous a assuré de l’intérêt du point de vue de Christine Boutin dans un livre sur l’homophobie, nous promettant également quelques bonnes surprises.
Malheureusement, après avoir minutieusement parcouru les interventions de la présidente du Parti chrétien démocrate, nous cherchons encore.
Le livre est divisé en trois parties, chacun des trois participants disposant de son tiers de livre. Les interventions se font dans l’ordre suivant : Christine Boutin, Henry Chapier et Franck Chaumont. Les questions posées par Xavier Rinaldi sont différentes pour chaque intervenant.
LE TITRE, PREMIÈRE PROVOCATION ?
La première provocation flagrante est le titre : Les homosexuels font-ils encore peur ?, un peu dérangeant, c’est le moins que l’on puisse dire… Le choix aurait pu se porter sur L’homophobie existe-t-elle encore ?, le sens aurait été le même, pas les mots.
Notons que la maison d’édition Mordicus qui édite l’ouvrage, avait consacré un précédent livre à l’antisémitisme en novembre 2009, intitulé Les Français sont-ils antisémites ?, et ne se serait certainement pas permis le titre Les juifs font-ils peur ?.
La deuxième provocation, qui associée à la première produit un effet franchement malsain, est le choix du tout premier intervenant.
La légitimité de Christine Boutin à s’exprimer sur la persistance de l’homophobie en France, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit, est plus que discutable : elle qui est partie en croisade depuis plus de dix ans contre les droits LGBT et qui ne cesse depuis de saupoudrer ces idées homophobes un peu partout où elle passe.
“GARDIENNE DES VALEURS MORALES”
La légitimité de sa présence ne devait pas être si évidente que cela, puisque Xavier Rinaldi choisit de consacrer un gros paragraphe de son introduction à la justifier.
Il nous présente ainsi Christine Boutin comme une intervenante crédible et raisonnable pour parler d’homophobie et de droits LGBT : “Se posant comme gardienne de valeurs morales, nous ne pouvions pas écrire ce livre sans son point de vue”, écrit-il, s’offrant au passage une anacoluthe.
Et de continuer : “À l’époque, il était quasiment impossible d’entendre son point de vue sur le pacs autrement que par de petites phrases prononcées à la va-vite sur des plateaux de télévision ou dans des studios de radio.
Aujourd’hui, Christine Boutin a posé son discours et veut lever certains malentendus (…) elle pose une alternative raisonnée”.
Première surprise. Christine Boutin aurait ainsi été manipulée par les médias et n’aurait eu depuis le pacs la possibilité d’exprimer son “discours posé” ?
Christine Boutin a pourtant été invitée très régulièrement ces dernières années sur de nombreux plateaux de télés et émissions de radios, où on lui a accordé semble-t-il bien plus que quelques minutes pour s’exprimer “à la va-vite”.
Ces derniers mois, par exemple, elle ne s’est pas privée de commentaires sur des sujets tels que le projet de film d’animation Le Baiser de la Lune, le statut du beau-parent, le “lobby gay”, etc.
Pour ne prendre qu’un exemple, elle s’exprimait en octobre dernier dans une longue interview sur France Info, et déclarait “les homosexuels n’ont besoin ni d’un mariage ni d’un pacs, ils veulent vivre entre eux !”. Nous prendrait-on dès l’introduction du livre pour des idiots ?
Intrigués par les promesses du journaliste, nous espérions cependant y trouver “l’alternative raisonnée” annoncée. Pourtant, rien de nouveau, rien que nous n’ayons entendu précédemment, ou plutôt si, une chose : du crédit et de la légitimité apportés sur un plateau d’argent au discours bien rôdé et tout à fait policé de Christine Boutin, qui peut exprimer ainsi, très poliment, ses idées stigmatisantes, injurieuses et homophobes.
“LES HOMOSEXUELS ONT-ILS UNE SEXUALITÉ NORMALE ?”
Ainsi, à la première question “Les gays, selon vous, sont-ils aussi libres et égaux en droits que les autres ?”, Christine Boutin peut, par exemple, affirmer un “bien sûr”, sans se voir confronter à la moindre remise en question de son journaliste-interlocuteur. Ce livre-débat n’en étant pas un, aucun des deux autres intervenants – Henry Chapier ou Franck Chaumont – n’a la possibilité de lui répondre le contraire.
Un point particulièrement choquant de l’interview se trouve être la quatrième question que le journaliste choisit de poser à Christine Boutin : “Pensez-vous que les homosexuels ont une sexualité normale ?”.
Stupéfaction. À ce moment-là de l’entretien, la question arrive comme un cheveu sur la soupe. La question précédente était “L’homosexualité ne peut-elle pas se définir d’une manière sociologique ?”. Alors pourquoi ? Quel est l’intérêt de poser à la présidente du Parti chrétien démocrate une question qui reprend l’outil préféré des homophobes : le renvoi systématique au comportement sexuel, à la déviance, à la perversité de l’acte sexuel et bien sûr à la sacrosainte normalité ?
Si ce n’est de lui offrir, de la façon la plus légitime, la possibilité d’affirmer : “De fait, dire que l’homosexualité relève de la norme consiste à lui reconnaître un statut similaire à l’hétérosexualité, ce qui n’est pas exact. (…) La norme est l’hétérosexualité”.
Ainsi, tout au long du tiers du livre qui lui est consacrée, Christine Boutin se voit offrir de nouvelles occasions de reprendre les idéologies discriminantes qui lui sont chères.
LOBBY GAY, “LIBÉRALISME LIBERTAIRE” ET “PROCRÉATION”
Elle commence avec la prédominance du lobby gay dans les médias et les pauvres homophobes maltraités par ces derniers. Interrogée sur le traitement de l’homosexualité par la télévision, elle répond : “J’ai le sentiment que ce type d’émission ne manque pas ! Mais ce que je peux vous dire, c’est que je rencontre beaucoup de personnes qui en ont assez d’être accusées de rendre la vie dure aux homosexuels. En tous cas, ils le vivent comme cela. Ils ont tendance à penser qu’on ne parle que des homosexuels”.
L’autre argument devenu récurrent dans les discours de Christine Boutin ces derniers mois : le “libéralisme libertaire”, à toutes les sauces. Elle insiste en effet lourdement, dans plusieurs de ses réponses sur “le libéralisme, cause de tout les maux de la société actuelle” et “l’instrumentalisation du marché du désir”, et d’ajouter “je pense même que la sexualité risque d’être gouvernée, à très court terme, uniquement par le désir et le plaisir, et plus du tout par la procréation”.
La procréation, en effet, est au cœur de l’argumentaire de Christine Boutin, martelée à de nombreuses reprises : “Oui pour une égalité de droits, non pour le mariage. Pour moi, le mariage est lié à la procréation”.
De plus, selon Christine Boutin, certains homophobes auraient, en réalité, “peur de la violence militante de ceux qui ont fait de l’orientation sexuelle une identité”. Voilà donc, selon elle, une première solution pour lutter contre l’homophobie : rester caché-e et arrêter de faire peur aux homophobes !
Il va de soi que la gay pride n’allant pas dans ce sens, elle déplaît à Christine Boutin : “La Gay Pride m’a beaucoup choquée. Elle ne me choque plus, elle m’attriste : elle est devenue institutionnelle, conventionnelle, et finalement bourgeoise (…) Je ne comprends pas que l’on puisse tirer fierté de son orientation sexuelle”, déclare-t-elle.
“JE SUIS LA PREMIÈRE À ME BATTRE CONTRE L’HOMOPHOBIE”
Bien sûr, ayant appris à maîtriser les codes de l’homophobie insidieuse, elle tempère régulièrement ses propos, en les ponctuant de “Je crois en la richesse de la différence mais…” ou encore “J’ai toujours pensé qu’avant d’être hétérosexuel ou homosexuel, on est homme ou femme, et c’est pour cette dignité que l’on doit être respecté”. Elle ajoute une anecdote sur le fait de s’être déjà fait draguée par une fille. Et pour finir, elle affirme son engagement certain en faveur des LGBT !
“Je crois avoir fait plus pour la personne homosexuelle que les associations militantes qui caricaturent ce que je pense et ce que je suis ! (…)
Je vais vous étonner, mais j’éprouve une certaine fierté en songeant aux débats qui ont eu lieu à propos du pacs. Malgré les erreurs que j’ai pu commettre et une communication parfois difficile à ce sujet, je pense avoir participé à l’ouverture de la société française sur le sujet de l’homosexualité, qui n’est plus aujourd’hui un sujet tabou”, et “ce serait tomber dans la caricature que je dénonce que de prétendre que l’instauration du pacs n’a eu que des effets négatifs sur la société française”.
N’est-ce donc pas la même Christine Boutin qui déclarait pourtant en octobre 2009 sur France Info : “le pacs n’est pas un progrès” ?
“Je suis la première à me battre contre l’homophobie”, insiste-t-elle. Nous serions nous donc trompé-e-s sur son compte ? C’est ce que nous pourrions, presque, croire si nous ne lisions pas la suite de la phrase : “… mais attention à ce que l’on appelle l’homophobie. Cette accusation finit par exprimer un comportement totalitaire, à l’image de l’accusation de machisme ou d’autres diktats. Je défendrai toujours les homosexuels en tant que personnes. Mais la chasse à l’homophobie, c’est-à-dire la chasse à une attitude irrespectueuse des personnes au prétexte qu’elles s’affirment homosexuelles, ne doit pas se transformer en pensée unique, ni en prosélytisme de leur part”. Voila qui est plus clair.
CHÉRUBINS ET SIDA…
Malheureusement, cette phrase ne s’arrête toujours pas là : “… et surtout pas à l’égard des enfants et des jeunes, par définition vulnérables aux propagandes.
C’est pour cette raison que je me suis opposée à ce que le documentaire Le Baiser de la Lune, destiné aux enfants du primaire, soit diffusé par l’Éducation nationale”. Rappelons-le, Le Baiser de la Lune n’est pas un documentaire mais un dessin animé, qui raconte les sentiments qu’éprouvent deux petits poissons l’un pour l’autre.
Après les enfants, le sida : “La communauté homosexuelle a eu beaucoup de mal à accepter que le virus du sida se soit transmis d’abord en son sein. Ce qui m’a étonnée, c’est qu’elle n’ait pas voulu assumer cette réalité-là, au début de l’apparition du virus, au début des années 1980″.
Nous ne pouvons pas dire que nous n’en avons pas pour notre compte. Nous retrouvons, dans cette première partie du livre, tous les thèmes et toutes les stigmatisations auxquels nous pouvions nous attendre. Mais ne nous y trompons pas, au nom du soit disant “débat”, “nous ne pouvions pas nous passer de son point de vue” ! Bon… s’il était si nécessaire que ça de réentendre ce discours alors… réjouissons-nous !
DEUX TIERS INTÉRESSANTS
Après une trentaine de page de propos insupportables sur l’homosexualité, nous voici enfin abordant les pages consacrées aux propos d’Henry Chapier et de Franck Chaumont.
Forts de leurs avis tranchés et riches de leurs expériences respectives, les deux hommes se penchent sur les questions d’homophobie.
Henry Chapier préfère “gay” à “homosexuel”, s’interroge sur les stigmatisations qui s’y joignent, sur les propos de Christian Vanneste, sur l’ouverture du mariage, sur la notion de norme hétérosexuelle et plus généralement sur l’homophobie d’hier et d’aujourd’hui, celle qu’il a lui-même eue à subir…
Franck Chaumont, de son côté, évoque notamment l’impunité face aux propos homophobes qui se sont banalisés ces dernières années. Il n’hésite pas dès sa première réponse à replacer Christine Boutin face à ses déclarations les plus choquantes.
Il insiste enfin, en revenant sur Le Baiser de la Lune, sur la nécessité de parler d’homosexualité et d’homophobie dès l’école, de proposer des cours d’éducation sexuelle et de lutter activement contre les discriminations, y compris chez les jeunes enfants.
SE RENDENT-ILS COMPTE ?
Promettant un “casting étonnant !” et jouant avec le feu en faisant intervenir Christine Boutin, la maison d’édition et le journaliste chargé de l’ouvrage s’assurent un bon coup.
Se rendent-ils compte qu’en prétextant traiter de la persistance des problèmes d’homophobie, ils donnent de la légitimité à la parole d’une personnalité dont les messages alimentent, aujourd’hui encore à travers une première partie de cet ouvrage, les comportements homophobes ?
Peut-être pourrait-on suggérer au prochain auteur souhaitant aborder le sujet de l’homophobie en France de s’orienter vers des sources plus légitimes ? SOS homophobie publiera ce lundi son rapport sur l’homophobie en 2009 (Xavier Rinaldi cite d’ailleurs l’association et quelques chiffres rapidement, dans son introduction). L’association y recense près de 1260 témoignages d’homophobies sur la seule année 2009, soit plus de trois témoignages d’homophobie par jour…
Ces derniers mois sur Yagg, nos lecteurs ont pu lire de trop nombreux articles sur des agressions homophobes, des crimes haineux et des atteintes tristement quotidiennes aux droits humains les plus fondamentaux.
Pour résumer, Christine Boutin a beau insister et répéter qu’elle n’a « rien contre les personnes homosexuelles » (d’ailleurs elle a des amis homosexuels), puisque, pour la faire courte, Dieu nous aime tous donc elle aussi, elle reste convaincue que donner un statut au couple homosexuel serait mal parce que le mariage civil (pour lequel elle montre un certain dédain) n’a fait que conforter ce qui existait avant la Révolution : « L’État s’est donné le droit d’intervenir, par la création de ce mariage, de cet engagement d’un homme et d’une femme devant la société, parce que cet engagement d’un homme et d’une femme assurait, dans la très grande majorité des cas, la pérennité de l’État, par la naissance des enfants ».
Faut-il le répéter ? Des couples hétérosexuels mariés, volontairement ou non, n’ont pas d’enfants. Mais ça, Christine Boutin n’a rien à en dire.
Alors pour répondre à Xavier Rinaldi et à sa maison d’édition qui semblaient s’interroger : oui, l’homosexualité fait encore peur. Et vous ne contribuez pas à ce que cela change.
« Faut-il encore avoir peur… » : créez votre titre abscons façon Christine Boutin
http://yagg.com/2010/06/09/faut-il-… Publié par Yannick Barbe
9 juin 2010
Le jeune studio de création Datagif a lancé un générateur de couvertures de livres sur fautilencoreavoirpeur.fr : le titre commence toujours par « Faut-il encore avoir peur », à vous d’imaginer la suite.
Un pied de nez au récent livre d’entretiens Les homosexuels font-ils encore peur ? auquel a participé Christine Boutin et que Yagg décyptait en exclusivité en mai dernier.
« Histoire de prouver que quel que soit le titre, le résultat est toujours abscons », explique Datagif dans un post.

