Longtemps considérée comme avant-gardiste et tendance, la gay pride est devenu un rendez-vous incontournable : objet de toutes les attentions médiatiques, elle est également le lieu de rassemblement obligé d’un certain nombre d’élites politiques et économiques désormais présentes chaque année en tête de cortège.
Le succès populaire de ce rendez-vous ne s’est d’ailleurs pas démenti puisque plusieurs centaines milliers de personnes ont défilé l’an dernier à Paris et dans toute la France.
Pourtant, la gay pride concentre aujourd’hui les critiques et interrogations à plusieurs niveaux : pour certains elle est devenue beaucoup trop œcuménique, diluée dans la volonté de ne heurter aucune sensibilité d’un mouvement LGBT aux aspirations diverses et complexes.
Les opérations visant notamment à la renommer sous le vocable mou de « fête de la diversité » constitueraient une des facettes de cette évolution.
Pour d’autres elle donne une image déformée de ce que sont les gay aujourd’hui, véhiculant et perpétuant les clichés associés à la fête au travestissement à l’exubérance dans lesquels de nombreux LGBT ne se reconnaissent pas ou plus.
Pour d’autres, enfin, elle est devenue, compte tenu de son affluence record, une gigantesque hétéro pride, sans message mobilisateur, sans visée politique, en un mot elle ne serait plus un moyen efficace à faire progresser les droits des LGBT.
Aussi est-il temps de se poser la question : la gay pride est-elle devenue ringarde ?
Est-elle juste une fête populaire, sans message et sans but ?
Est-elle encore efficace pour mobiliser la classe politique et médiatique sur les avancées des droits des homosexuels en France ?
A l’initiative d’OutSide HEC (l’association LGBT des HEC), du CAELIF et en partenariat avec Sciences Po Paris, nous poserons ces questions à nos invités à la veille d’une nouvelle édition de la GAY PRIDE, soit le vendredi 25 JUIN 2010 prochain à partir de 19 H à Sciences Po, 28 rue des Saints-Pères, métro Saint-Germain-des-Près.
Le débat sera animé et modéré par Vincent VIOLLAIN et Océane GUERRIER, pdt et vice pdte d’OUTside HEC.
Nos invités :
• Emmanuel Blanc, président de Gaylib
• Louis-Georges Tin, fondateur de la Journée mondiale de lutte contre l’homophobie
• Christophe Girard, Adjoint au Maire de Paris à la culture
• Caroline Mécary, Avocate au Barreau de Paris
• Alain Piriou, ex-porte parole de l’Inter-LGBT
• Gilles Wullus, rédacteur en chef du magazine Têtu
• Yagg
Le programme complet de la Pride Week ici : http://prideweek.caelif.fr/programme.pdf
Sponsors : Les entreprises marchent moins pour la Gaypride

Têtu par Rédaction 20 juin 2010
Pour certains, c’est l’événement de l’année.
Mais aussi survoltés et motivés qu’ils soient, il ne suffit pas de marcher pour organiser la gaypride.
Rien n’y fait, l’argent, c’est le nerf de la guerre, et en ces temps de crise, il fait parfois défaut.
La plupart des marches des fiertés LGBT en France sont organisées par des associations qui ont très peu de fonds propres.
Les partenariats commerciaux sont donc vitaux pour elles, mais pas toujours au rendez-vous depuis 2009.
C’est le constat dressé par Elisabeth Ronzier, co-secrétaire de la Commission Marche à l’Inter-LGBT de Paris : « L’année dernière, la crise a frappé.
Pour la première fois, on s’est retrouvé à court de partenariats. FG Radio, Pernod-Ricard qui étaient des partenaires réguliers ne se sont pas revenus. »
Un concert trop cher
Première victime à Paris, le traditionnel podium de fin de marche place de la Bastille où se tient le concert gratuit.
A plus de 50 000€, il représente près de 80% du coût de la marche.
Il a été purement et simplement supprimé en 2009.
C’est FG Radio qui en assurait la réussite technique. « Le marché publicitaire étant ce qu’il est, ça ne nous a pas permis de continuer, déplore Antoine Baduel, PDG de FG Radio. Plutôt que de faire cheap ou de moins bonne qualité, on a préféré se retirer.
Mais si un jour la pub revient, nous aussi ! »
Si de nombreuses entreprises ont paru un temps intéressées par un soutien affiché aux marches LGBT de Paris ou de Lyon (Yahoo, Smart,…), elles n’ont finalement pas sauté le pas.
Les enseignes étiquetées gay ou gay-friendly sont donc les seules, ou presque, à rester fidèles (Que Fuerte, Net Homo à Paris, Connexion ou Gaydar à Lyon).
Pour les autres, le partenariat se limite à des échanges matériels ou de visibilité, néanmoins essentiels.
Eau de Paris fournit des T-shirts, la mutuelle étudiante LMDE des bouchons d’oreilles et le fascicule co-édité par TÊTU est distribué en partenariat avec Renault.
A noter que la plupart des chars qui défilent sont ceux d’associations et celles-ci sont dispensées de participation financière.
Une dépendance aux subventions publiques
La conséquence de cette faiblesse des partenariats privés, c’est le recourt croissant au financements publics.
Pour la première fois cette année, le Conseil régional d’Ile de France a voté une subvention de 23 303€ en 2010.
C’est la seule collectivité à soutenir la marche parisienne.
Une contribution bienvenue, puisqu’elle permet le retour du podium et du concert place de la Bastille, le point d’orgue de la marche parisienne le 26 juin prochain.
Le phénomène est similaire à Lyon.
Cette année, les subventions publiques (ville et région) représentent 45% du budget de la Lesbian and Gay Pride contre moins de 10% en 2003.
« C’est en partie lié à la baisse des partenariats commerciaux des petits commerces, mais aussi parce ce que l’on a développé de nombreux outils qui n’existaient pas avant », estime Olivier Borel, vice-président de la LGP Lyon.
Avec un festival du film ou des permanences d’avocats, ce budget dépasse largement la simple organisation de la marche.
Mais pour tenter de limiter cette dépendance à des subventions forcément aléatoires, de nouvelles sources de financement seront lancées cette année.
L’association veut obtenir une reconnaissance d’intérêt général qui permettra la déductibilité fiscale des dons.
Et pour la première fois, une collecte aura lieu durant la marche.
Testée depuis longtemps à Paris, elle a rapporté 19 000 € en 2009 et permet à l’inter-LGBT de vivre à l’année.
Sébastien Letard La Gay Pride est-elle ringarde ?
« La Gay Pride est-elle ringarde ? » La question était pour le moins provocante. Le 25 juin, à la veille de la marche parisienne, c’est le titre de la conférence qui se tenait à Sciences- Po. Mais qui osait ainsi jeter le pavé dans le Marais ? Des associations étudiantes, le Caelif et Outside, associations gaies et lesbiennes, qui plus est, particulièrement dynamiques, du reste, et qui en outre, participaient le lendemain à la marche des fiertés, la fameuse Gay Pride. Mais alors, ces étudiants étaient-ils mus par le goût de l’insolence et de l’impertinence, ou par le goût légitime du débat et de la réflexion ? Sans doute un peu des deux.
La critique de la Gay Pride ne date pas d’aujourd’hui. Elle a nourri une certaine rhétorique homophobe, dénonçant régulièrement la débauche, la perversion et surtout l’impudeur. Car il n’est que trop vrai, au-delà même de la visibilité, les militants homo ou transsexuels ont inventé « la politique de l’impudeur ». Au grand dam de leurs adversaires, qui les exhortaient à la discrétion, pour ne pas dire au silence, voire à l’inexistence. Mais oui, la Gay Pride est visible, très visible, et même un peu trop pour certains.
Et si la Gay Pride est gaie, justement, c’est qu’il s’agit de s’opposer aux idées reçues. Jusqu’aux années 60, on pensait que l’homosexuel était forcément condamné à la marginalité, à la misère sexuelle, à la mort sociale - si ce n’est à la mort tout court. Bref, l’homosexuel, c’était M. le maudit. Les militants des années 70 ont voulu montrer que l’homosexuel pouvait être « gai », sans honte, d’où le nom « Gay Pride ». Qu’il ou qu’elle pouvait avoir des amis, se montrer, en refusant l’opprobre. En ce sens, cette gaieté publique était en elle-même un acte politique. On pourrait même dire : un acte de résistance. Mais aujourd’hui, tout le monde le sait. Est-il besoin, en 2010, de rappeler que les homosexuels aussi peuvent être gais ? Qu’ils ne sont plus condamnés à cette fatalité sociale à laquelle on les croyait destinés ? Ils peuvent sinon se marier, du moins se pacser ; ils ont accès à une certaine visibilité sociale, et l’homosexualité est totalement banalisée dans notre société. Alors à quoi bon la Gay Pride, pourrait-on dire ?
Or, l’homosexualité est-elle vraiment banalisée dans notre société ?
A ceux qui l’affirment, il suffira de demander : « Demain, votre fils vous annonce qu’il est homosexuel. Resterez-vous totalement indifférent à cette information ? Sera-ce pour vous un total non-événement ? »
Honnêtement, il est permis d’en douter.
Aujourd’hui, pour beaucoup de nos concitoyens, l’homosexualité demeure un problème, sinon une catastrophe.
En tout cas, elle n’est pas du tout banalisée.
Mais le paradoxe réside justement dans ce fait : lorsque les homosexuels sont trop visibles, notamment pendant la Gay Pride, on les exhorte à ne pas « exhiber » leur « différence », à faire « comme tout le monde » ; mais lorsqu’ils demandent à avoir des droits comme tout le monde, pour leurs partenaires et pour leurs enfants, on leur explique alors qu’ils ne le peuvent pas puisqu’ils sont différents, et doivent surtout le rester.
En d’autres termes, qu’ils soient différents ou qu’ils soient comme tout le monde, les homosexuels ont toujours tort.
Ce dispositif rhétorique crée une dialectique totalement verrouillée, faite d’injonctions contradictoires : c’est la logique du double bind.
Cela dit, critiquer la Gay Pride, est-ce forcément être homophobe ?
Après tout, les homosexuels eux-mêmes ont souvent critiqué la Gay Pride.
Et certains des arguments anti-Gay Pride méritent d’être écoutés, qu’ils viennent de personnes homosexuelles ou non.
Dans les années 70, certains mouvements homosexuels, surtout parmi les gauchistes, s’inquiétaient du caractère commercial de l’événement.
D’autres lui reprochaient de créer une identité assignée, communautaire, voire conformiste.
Tout récemment, la philosophe américaine Judith Butler, figure emblématique des gender studies, a défrayé la chronique, en refusant publiquement le prix que voulait lui remettre la Gay Pride de Berlin.
A tort ou à raison, elle accusait l’organisation d’avoir une vision commerciale et islamophobe de l’homosexualité.
Ces critiques méritent d’être entendues.
Mais comment ne pas voir aussi le formidable progrès social que ces marches ont permis, depuis quarante ans ?
Car la première Gay Pride a eu lieu en juin 1970, à New York, pour commémorer les émeutes de Stonewall, l’année précédente.
Or, la reconnaissance, même précaire, de l’homosexualité, la reconnaissance, même partielle, de nos couples et de nos familles, tout cela a été obtenu en grande partie grâce à ces marches récurrentes.
Aujourd’hui encore, on l’ignore sans doute : les Gay Prides et leurs participants sont régulièrement menacés, insultés, ou attaqués.
Le 22 mai 2010, à Tours, des militants de Vox Populi organisaient une contre-manifestation en scandant des slogans comme : « Non à la Gay Pride », ou encore « La décadence, y en a assez, le cul c’est pour chier ».
C’est la liberté d’expression, pourrait-on dire.
Mais que penser alors des événements du samedi 12 juin ?
Quatre jeunes filles de 14 à 17 ans, reviennent de la marche de Lyon, avec leurs drapeaux arc-en-ciel.
Bien qu’elles ne soient pas lesbiennes, elles ont envie de participer à la liesse populaire, et fêtent aussi l’anniversaire de l’une d’entre elles. Elles sont interpellées par deux garçons plus âgés, qui leur demandent si elles sont lesbiennes, qui leur proposent « des trucs à plusieurs », et qui les agressent puisqu’elles s’y refusent. Gifles, coups de poings, contusions et nez cassé pour ces jeunes filles.
Mais direz-vous, il y a toujours des délinquants ici ou là, ce ne sont que ces actes isolés.
Que penser alors des maires de Metz, hier divers droite, aujourd’hui de gauche, qui continuent à s’opposer à la marche, alors même que la Halde a démontré que leur attitude était totalement discriminatoire ?
Tout cela, en France, en 2010. Alors, la Gay Pride est-elle ringarde ?
Le Caelif et Outside ont eu raison de poser la question. Et de rappeler aussi l’histoire, et l’énergie politique associée à tous ces mouvements, dans le monde entier.
Car il est clair qu’aujourd’hui encore, la marche des fiertés dérange - qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en plaigne.
Par Louis-Georges Tin Maître de conférences à l’université d’Orléans et à l’EHESS, fondateur de la Journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie

